A MON AMI ISIDORE CAHEN
J'aime ce vieil usage observé des Hébreux,
Et qui fait pardonner leur bonheur aux heureux :
Le soir, quand la famille, à table réunie,
Par l'aïeul en prière à voix haute est bénie,
Quand les nombreux enfants, jeune essaim bourdonnant,
Ont baisé tour à tour son grand front grisonnant.
El cherché du regard la servante altardcc, Toujours pour quelque pauvre une place est gardée : C'est lui q'ie l'on attend, lui qui paraît au seuU, Lui, sale et misérable, à qui l'on fait accueil.
C'est tantôt un savant silencieux et grave,
Qui trahit un long jeûne au feu de son œil cave;
Ou bien un mendiant dans son caftan râpé,
De Ghettos inconnus voyageur échappé,
Et qui, tombé si bas, de mécompte en mécompte.
Qu'il ne sait même plus ce que c'est que la honte,
Courbe, eu entrant, son dos servilc et dégradé.
Étonné d'obtenir sans avoir demandé !
Tantôt c'est un enfant orphelin qu'on assiste;
Et les autres petits contemplent d'un air Li'isto
Le mince vêtement par places déchiré.
Et le morceau de pain si vite dévoré,
Et le coup d'oeil qu'on jette aux choses succulentes!
224 Ll place du PAUVkE.
Parfois c'est un infirme aux réponses dolentes,
Qui fait gémir son mal, et vit de charité;
Ou bien l'étudiant de passage, invité,
Qui se heurte, s'assied sans déposer son livre,
Admire le dressoir, et la lampe de cuivre.
Et la nappe aux longs plis, et la juive aux grands yeux;
Sourit, timide et gauche, aux jeunes comme aux vieux,
Et raconte, sans perdre une seule bouchée,
Loin du pays natal, sa misère cachée!
Ghaqu* soir on accueille avec même bonté L'hôte obscur, quel qu'il soit, et nul n'est écarté. On l'a trouvé sans peine, au Temple ou sur la route; Et, sans l'humilier, on lui parle, on l'écoute, On dit : « Béni celui par qui vous nous venez! Cette table est à vous : mangez! buvez! prenez! » Quand il part, dans sa main, à l'ombre de la porte, La mère vient poser quelques mets qu'il emporte.
Ou la pièce d'argent qu'il accepte humblement, Ou, roulé par avance, un plus chaud vôtemeut.
Ah! si nous revenions à l'antique coutume,
Les pauvres gens au cœur auraient moins d'amertume,
Et l'opulent foyer serait comme un saint lieu:
Car la place du pauvre est la place de Dieul
ft. MOM AMI PAUL JANET.
L'œil éteint, l'air hébété.
Menaçant des bras l'espace, Près du mur l'ivrogne passe Dans son imbécillité.
I/AMK IMMORTI-l.LE. 227
flpave inerte et brutale.
Son corps trébuche et s'étale Dans les fanges du cliemiii; Le sang ruisselle à sa joue, Et s'y môle avec la boue, Son seul lit jusqu'à demalu !
Mais, hélas! où donc est-ellp,
— Car j'y crois! — l'ûiuc iramorlclle?
La nuit vient : le vice impur. Peint de blanc, fardé de rouge, Se glisse hors de son bouge Et marche au passant obscur.
Pareil à la bête immonde, Il ne sait plus rien du moiuie Que ce commerce infernal.
Où le corps — supplice inlnme! —
Ne fait rien passer de l'âme Dans l'embrasseme it vénal l
Mais alors se voile-t-elle,
— Car j'y crois! — l'âme immortelle?
Allons, forçat vieux et laid, Rampe, et fais sonner ta chaîne!
Sur ton cœur pèse une haine Plus lourde que ton boulet!
Va! la honte est ta compagne!
Le crime et trente ans de bagne Ont creusé, sans un remord, Sur ton effroyable face Des sillons que rien n'efface, Sinon le doigt de la mortl
Mais où donc se cache-t-elle.
— Car j'y crois! — l'âme immortelle?
Dans le coin d'un cabanon, Secouant sa camisole.
Le fou hagard qu'on isole Hurle avec des cris sans nom!
De l'homme en lui rien ne reste; Terrible est l'œil et le geste; Moins hideux est l'animal!
Sa bouche bave et veut mordre, Et l'cQ voit ses flancs se tordre Sous l'étreinte du haut-mal!
Hélas! hélas! que dit-elle
Dans ce corps, — l'âme immortelle?
Et toi, les jours et les mois,
Vieille idiote acc:o ipie, Que lais-tu là? ta charpie N'a donc pas lassé les doigts?
Mystère de la nature, Équivoque créature, Cervelle aux rêves flottants.
Jamais ta face ridée Ne rayonna d'une idée, Morne enfant de soixante ans I
Mais pourquoi sorameille-t-elle,
— Car j'y crois! — l'àme immortelle!
Pourtant j'en pourrais douter, Quand un monstre à face humaine Dans l'histoire se promène Et vient nous épouvanter!
Le sang l'enivre, et la guerre,
Le droit n'est qu'un frein vulgaire Pour son mépris souverain !
Il proscrit, dépouille et tue, En attendant la statue Qu'on lui coule avec l'airain!
Dans le tyran que fait-elle,
— Car j'y crois! — l'àme immortelle?
Et puis, un jour, tout finit :
Idiots, fous, incurables, Les méchants, les misérables Le tombeau les réunit.
Le cadavre est là, livide; Il se dissout : l'œil avide Plonge, et veut y lire en vain; En vain, quand la chair se glace,
On veut déQ}êIer la place Où dùrt le souffle divin !
Parle, ô mort, où donc est-elle,
— Car j'y crois! — i'àme immortelle?