QUATRIÈME ÉPOQUE
L'HIVER DANS LA MONTAGNE Une année passe ; les saisons se succèdent.
6 novembre 1794-
Ici l'hiver précoce est déjà descendu,
Le linceul de la terre est partout étendu ;
Les vents roulent sur nous des collines de neige.
Oh ! béni soit le roc dont l'antre nous prologe 1
Car nous ne pourrions plus faire un pas sans périt
Hors de l'obscur abri qui cache notre exi'
78. Épuisées, au féminin. Lamartine a renouvelé cette licence dans la Chule d'an Ange :
Et des secrètes pleurs, qu'elle eût dû cacher toutes. Ses pieds sentaient parfois ruisseler quelques gouttes.
(3^ vision.)
78. Son se réfère grammaticalement à chacun. Mais il faut entendre: l'oreille de l'autre.
1 . Ici. L'hiver n'a pas encore atteint les régions plu'S basses, la vallée.
lAUARTINB. — POÉSlg. 9
On ne disting'ue plus les vallons de leurs cimes,
Les torrents de leurs bords, les pics de leurs abîmes;
Le déluge a couvert d'un océan gelé
Les gorges, les sommets, et tout est nivelé ; lo
Et les vents, des frimas labourant la surface,
Font changer chaque nuit les collines de place ;
La biche même tremble, et, ne nous quittant pas,
Sur la plaine trompeuse hésite à faire un pas.
L'arche par où ces monts touchent à la vallée i5
D'une énorme avalanche aujourd'hui s'est comblée,
Et, comme dans une île inaccessible aux yeux,
Nous tiendra renfermés jusqu'aux mois pluvieux.
Oh ! que j'aime ces mois où, comme cette terre,
En lui-même le cœur se chauffe et se resserre, ao
Et recueille sa sève en cette demi-mort
Pour couler au printemps plus abondant, plus fort I
Comme avec volupté l'âme qui s'y replie
S'enveloppe de paix et de mélancolie,
Mêle même au bonheur je ne sais quoi d'amer a5
Qui relève son goût comme un sel de la mer,
Jouit de se sentir aimer, penser et vivre.
Pendant que tout frissonne et tout meurt sous le givre,
Et s'entoure à plaisir, dans ces jours sans soleil,
De rêves de son choix comme pour un sommeil ! 3o
Un événement imprévu vient traverser ce bonheur : Laurence est victime d'un accident ; Jocelyn, en hii prodiguant ses soins, découvre avec un efTroi mêlé de honte que Laurence est une femme. C'est pour obéir à la volonté absolue de son père qu'elle avait jusqu'alors caché son sexe.
Jocelyn, troublé, continue à entourer Laurence d'amour et de respect. Bien qu'il n'ait encore prononcé aucun voeu, il n'en a pas moins pris l'engagement de se consacrer à Dieu. Mais Laurence ne peut vivre que si Jocelyn lui promet de ne pas se séparer d'elle, et elle lui arrache cette promesse.
7. Leurs cimes. Les cimes qui les dominent. i3. La biche. Labiche favorite de Laurence. Cf. XXXIV, 47. i5. L'arche. Le pont de rocher qui faisait communiquer leur rclraile avec les régions habitées. V. p. 189.