En : avec
a. Ouragan de l'àme: ouragan moral. V, VI, 4g (^note), et rapproches XXXIII, 84: l'orage de l'àme.
Comme on entend de loin sa grande voix qui gronde,
Pleine des mille voix du peuple qui l'inonde,
Semblable à l'Océan qui lait enfler ses flots, 5
Monter et retomber en lugubres sanglots !
Ob ! que CCS grandes voix des grandes capitales
Ont de cris douloureux et de clameurs fatales,
D'angoisses, de terreurs et de convulsions !
On croit y distinguer l'accent des passions lo
Qui, soufflant de l'enfer sur ce million d'àmes,
Entrechoquent entre eux ces hommes et ces femmes,
Font monter leur clameur dans le ciel comme un flux,
Ne forment qu'un seul cri de mille cris confus,
Ou qu'on entend le bruit des tempes de la terre i5
Que la fièvre à grands coups fait battre dans l'artère.
Quel poids pèse sur l'àme en entrant dans ces murs,
En voyant circuler dans ces canaux impurs
Ces torrents animés et cette vague humaine
Qu'un courant invisible en sens contraire entraîne, ao
Qui sur son propre lit flotte éternellement,
Et dont sans voir le but on voit le mouvement !
Quel orageux néant, quelle mer de tristesse,
Chaque fois que j'y rentre, en me glaçant m'oppresse !
Il semble que ce peuple où je vais ondoyer a5
Dans ces goulTres sans fond du flot va me nover ;
Que le regard de Dieu me perd dans cette foule ;
Que je porte à moi seul le poids de cette houle ;
Que son immense ennui, son agitation.
M'entraînent faible et seul dans son attraction ; 3o
Que de ces passions la fièvre sympathique,
En coudoyant ce peuple, à moi se communique ;
Que son âme travaille et souffle dans mon sein ;
Que j'ai soif de sa soif, que j'ai faim de sa faim ;
Que ma robe en passant se salit à ses crimes ; 35
Et que, tourbillonnant dans ses mouvants abîmes,
ao. En sens contraire. Le singulier pour le pluriel: en sens contraires; tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. 01. Sjrmpalhique : contagieuse.
Je ne suis pas pour lui plus qu'une goutle d'eau
Qui ne fait ni hausser ni baisser son niveau,
Un jet de son écume, un morceau de sa vase,
Une algue de ses bords qu'il souille et qu'il écrase ; 4o
El que, si je venais à tomber sous ses pas.
Celte foule à mes cris ne s'arrêterait pas.
Mais, comme une machine à son but élancée,
Passerait sur mron corps sans même une pensée !...
Et puis, faut-il le dire? il est ici pour moi 45
Un éternel sujet de tristesse et d'effroi.
Je me surprends sans cesse à penser, à me dire.
Tout tremblant : « C'est ici que Laurence respire ;
C'est ce bruit qu'elle entend, c'est ce ciel qu'elle voit.
Ce pavé qui la porte, et cette eau qu'elle boit ; 5o
C'est dans cet océan, dans ce désert immonde,
Que cette perle pure est enfouie au monde. »
Quand je lève mes yeux vers ces brillants séjours
Dont les flambeaux le soir ressuscitent les jours.
Je me dis, en voyant une ombre à la fenêtre : 55
« Cette ombre que je vois, c'est la sienne peut-être ! »
Chaque char en roulant me semble l'emporter.
Ce coude que le mien le soir vient de heurter,
La trace de ce pied, la robe que je froisse,
Qui sait si ce n'est pas... ? Une poignante angoisse 6o
De chaque aspect pour moi sort et vient m'assnlllir ;
J'entends des sons de voix qui me font tressaillir ;
J'entends des noms qui font rougir jusqu'à mon âme ;
Je frémis de lever les yeux sur une femme ;
Je tremble qu'à son front rencontré par hasard 05
Mon cœur ne meure en moi, foudroyé d'un regard.
Puis je rentre, l'esprit courbe de lassitude.
Mais poursuivi des cris de cette multitude,
43. A : vers. V. XII, U (note) Elancée, pour lancée, V. I, a6 (note).
Lamartine avait d'abord écrit : à son terme lancée.