‹ PoésieChapitre 216 sur 274 · D'idée. Licence, pour le pluriel · texte numérisé non relu

D'idée. Licence, pour le pluriel

92. Deux âmes. Ces deux âmes du peuple français symbolisent l'une les penseurs, dont le rôle est de découvrir les idées et de les lancer dans la circulation, l'autre les hommes d'action et de combat.

L'une, d'un vague instinct vers l'inconnu guidée, Sonde la mer du doute et découvre l'idée, Lui donne, en pétrissant le verbe dans sa main, La forme qui la rend palpable au sens humain, La tire comme l'or de sa mine profonde, Et la frappe en monnaie à l'usage du monde ; L'autre, âme de soldat, toujours ferme et debout. Gomme un volcan divin dans sa poitrine bout, Aspire aux quatre vents le souffle de la guerre. Et pour champ de bataille a pris toute la terre ; Et, par cette âme double à la fois agissant, Il sert Dieu de son cœur et l'homme de son sang I Semblable de nos jours au peuple de Moïse, Qu'en deux parts au combat le prophète divise. L'une dans le vallon mourant pour. Israël, L'autre sur les hauteurs levant les mains au ciel !..

Pour lancer tous ses fils à sa lutte inégale, Paris semble des camps la grande capitale ; On voit par chaque porte entrer ses bataillons, Renaissante moisson de ses sanglants sillons. Qui, pour combler aux camps les lignes décimées, Ressortent en chantant vers les quatorze armées ; On ne voit qu'étendards par le plomb déchirés Entraînant des soldats sous leurs lambeaux sacrés;

loa. Comparez le vers de Barbier (ïambes, l'Idole) :

Pour champ de course alors tu lui donnas la terre.

io6. Aa combat : au moment du combat. — Lamartine déforme, comme il lui arrivesouvent, la tradition biblique, Lorsqueles Amalécitcs vinrentlivror bataille aux Israélites à Ilephidim, Moïse commanda à Josué de les comliallre et monta lui-même, avec Aaron et Hur, au sommet d'une colline, u Et il arrivait, lorsque Moïse élevait sa main, qu'lsra^'l était le plus l'orl, mnii quand il re[)Osait sa main, Amalek était le plus fort. » Aaron et Hur le tirent asseoir sur une pierre et lui soutinrent les mains jusqu'au coucber du soleil: la victoire resta ain.si aux Israélites (Exode, XVII, 8-i3).

109. Tous ses Jils : les fils de ce peuple, et non de Paris seulement. — ."^a latte inégale. En 1800, la France avait à lutter contre la « seconde coa'ition n, comprenant principalement l'Angleterre, l'Autriche, la Russie, les Bourbons de Naples et la Turquie.

ii4. Les quatorze armées. Les quatorze arsnées organisées par la Révolution, en 1793, pour la défense du territoire.

On n'enlend retentir que le canon sonor^

Dont des boulets vomis la gueule est pleine encore ;

Et la ville ne voit briller à son réveil

Que d'épaisses forets de fusils au soleil. lao

Et comme cette foule est prodigue de vie !

Et comme tout à coup, au grand homme asservie.

Elle, qui ne pouvait subir un joug plus doux,

Du tyran de sa gloire embrasse les genoux.

Sous ton geste nerveux d'elle-même s'incline, i25

Accepte sans effort sa rude discipline.

Et semble, en se pliant à son poignet d'airain,

Le cou de son cheval ou le gant de sa main !

Xh ! c'est qu'aussi le peuple a cet instinct rapide

Qui le fait s'élancer sur les pas de son guide ; i3o

C'est que dans le péril la faible humanité

De Dieu même a reçu l'instinct de l'unité,

Et que, pour ériger en grand peuple une foule,

Le bronze extravasé doit couler dans le moule.

m8. Des boulets vomis L'expression n'est pas claire. Il faut sans doute

entendre que la vibration du canon se prolonge un certain temps après que le coup est parti.

133. Au grand homme asservie. Bonaparte n'est encore à cetle date que premier Consul, mais son autorité sur la nation est déjà absolue.

laS. Un joug plas doux. Celui de la monarchie, avant 178(1.

134. Du tyran de sa gloire. La Révolution est, pour le peuple français, l'époque héroïque par excellence (cf. XXIX, 169, une expression analogue): c'est dans ce moment de gloire suprême que Bonaparte, exploitant l'orgueil national, lui a imposé sa tyrannie.

138. Le cou de son cheval. Ces vers rappellent par plus d'un détail les célèbres ïambes d Auguste Barbier :

... C'était (la France) une cavale indomptable et rebelle,

Sans frein dacier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique,

Fumante encor du sang des rois, Mais fière, et d un pied libre heurtant le sol antique,

Libre pour la première fois...

Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,

Ses reins si souples et dispos, Centaure impétueux, tu pris sa chevelure.

Tu montas botté sur son dos.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,

La poudre, les tambours battants, Pour champ de course alors tu lui donnas la terre.

Et des combats pour passe-temps...

(ïambes. l'Idole, III).

i31, ^^''•atasé: en fusion, bouillonnant. Périphrase médiocrement poétique.

2J6 JOGELYN

Où les pousse |jôartant ce vague entraînement ? i3j

Pourquoi vont-ils combattre et mourir si gaicmeul ?

Leur esprit ne sait pas, leur instinct sait d'avance.

Ils vont, comme un boulet, où la force les lance,

Ebranler le présent, démolir le passé.

Effacer sous ton doigt quelque empire effacé, i4 •

Faire place sur terre à quelque destinée

Invisible pour nous, mais pour toi déjà née,

Et que tu vois déjà splcndide, où nos esprits

N'aperçoivent encor que poussière et débris !

Ainsi, Seigneur, tu fais d'un peuple sur la terre i4S

L'outil mystérieux de quelque grand mystère ;

Sans connaître jamais ses plans sur l'univers,

A la trame des temps travaillant à l'envers.

Les nations, de l'œil à leur insu guidées,

Sont dans la main de Dieu les instruments d'idées ; lôo

Et l'homme, qui ne voit que poussière et que sang,

Et qui croit Dieu bien loin, se trompe en maudissant ;

Il ne sait pas, captif dans sa courte pensée.

Que d'une œuvre finie une autre est commencée,

Et qu'afin que l'épi divin puisse y germer, lâô

On laboure la terre avant de la semer.

Oh ! que nos jugements sont courts, et feraient rire

Dans le livre de Dieu celui qui saurait lire !

Qae nous comprenons peu les dénoùmcnls du sort I

Et que souvent la vie est prise pour la mort I 160

La caravane humaine un jour était campée Dans des forêts bordant une rive escarpée,

pour dire qu'il faut fondre des canons. En d'autres termes, une grande nation ne peut se former sans avoir des guerres à soutenir.

187. Leur instinct sail d'avance. Ils travaillent inronscicnimcnt. avec une sorte de pressentiment obscur, à l'œuvre de la Providence. V. XXIX, i3i (note).

itio. Soas ton doigt. Entendez : oITacer, en fait, un empire que le doigt de Dieu a déjà marqué pour la destruction.

i48. De l'œil. Elliptique: par l^eil de Dieu.

i5g. Les dénoàmenls du sort. Entendez: que nous prévoyons mal où le destin conduit les choses humaines !

161. La caravane humaine. Le morceau ^ui commence ici est d'autant plus

Et, ne pouvant pousser sa roule plus avant.

Les chênes l'abritaient du soleil et du vent ;

Les tentes, aux rameaux enlaçant leurs cordages, i65

Formaient autour des troncs des cites, des villages.

Et les hommes, épars sur des gazons épais,

Mangeaient leur pain à l'ombre et conversaient en paix.

Tout à coup, comme atteints d'une rage insensée,

Ces hommes, se levant à la même pensée, 170

Portent la hache au tronc, font crouler à leurs pieds

Ces dômes, où les nids s'étaient multipliés ;

Et les brutes des bois, sortant de leurs repaires.

Et les oiseaux, fuyant les cimes séculaires,

Contemplaient la ruine avec un œil d'horreur, 176

Ne comprenaient pas l'œuvre, et maudissaient du cœur

Cette race slupide acharnée à sa perte,

Qui détruit jusqu'au ciel l'ombre qui l'a couverte.

Or, pendant qu'en leur nuit les brutes des forêts

Avaient pitié de l'homme et séchaient de regreLs, 18»

L'homme, continuant son ravage sublime,

Avait jeté les troncs en arche sur l'abîme ;

Sur l'arbre de ses bords gisant et renversé,

Le tleuve était partout couvert et traversé,

Et^ poursuivant en paix son éternel voyage, i85

La caravane avait conquis l'autre rivage.

C'est ainsi que le temps, par Dieu même conduit,

Passe pour avancer sur ce qu'il a détruit.

Esprit saint ! conduis-les, comme un autre Moïse,

Par des chemins de paix à la teire promise !!!... 190

remarquable que les « symboles » proprement dits sont extrêmement rares dans la poésie de Lamartine. L'idée est la même que dans les tiévoluUons (ci-dessus, XXX), à savoir que le progrès humain est toujours le fruit de la destruction et de la ruin&,

i63. Ne pouvant. Sur la construction, v. IV, 12g (note).

loi. Au tronc. Collectif: aux troncs des arbres.

Page 1