‹ PoésieChapitre 256 sur 274 · M. FÉLIX GUILLEMARDET · texte numérisé non relu

M. FÉLIX GUILLEMARDET

Le principal intérêt de cette pièce, est dans les confidences qu'elle contient sur les étapes de la pensée du poète. Quant à l'ami à qui ces confidences sont adressées, Lamartine le présente ainsi au lecteur : « M. Guillemardet... était un de ces caractères et un de ces esprits purement contemplatifs qui regardent le monde, les choses, les arts, les hommes, mais qui ne s'y mêlent que par le regard... Il venait quelquefois l'été passer des mois auprès de nous dans la solitude. On ne s'apercevait pas qu'il y avait un hôte de plus dans la maison, tant il était paisible, silencieux, et pour ainsi dire invisible à tous. Seulement, si la conversation prenait un tour philosophique ou sentimental, si l'on se trouvait en face d'un de ces grands problèmes de la pensée, si l'on passait devant un beau site, si l'on s'arrêtait devant une peinture, si l'on écoutait une musique, si on lisait une page, le mot juste que chacun cherchait pour rendre sa sensation sortait à voix basse de sa bouche ; il avait mieux vu, mieux compris, mieux senti, mieux deviné, mieux révélé que tout le monde. »

A M. Feux Guillkmaruet.

Saint-Point, i5 septembre 1887.

Frère, le temps n'est plus où j'écoulais mon âme Se plaindre et soupirer comme une faible femme Qui de sa pi-opre voix soi-même s'allcndrit, Où par des chants de deuil ma lyre intérieure Allait multipliant, comme un écho qui pleure, 5

Les angoisses d'un seul esprit.

A M. FÉLIX GUILLEMARDET i'73

Dans l'être universel au lieu de me répandre, Pour tout sentir en lui, tout souffrir, tout comprendre, Je resserrais en moi l'univers amoindri ; Dans l'égoïsme étroit d'une fausse pensée lo

La douleur, en moi seul par l'orgueil condensée, Ne jetait à Dieu que mon cri.

Ma personnalité remplissait la nature :

On eût dit qu'avant elle aucune créature N'avait vécu, souffert, aimé, perdu, gémi; i5

Que j'étais à moi seul le mot du grand mystère, Et que toute pitié du ciel et de la terre Dût rayonner sur ma fourmi !

Pardonnez-moi, mon Dieu! tout homme ainsi commence. Le retentissement universel, immense, 20

Ne fait vibrer d'abord que ce qui sent en lui ; De son être souffrant l'impression profonde, Dans sa neuve énergie, absorbe en lui le monde Et lui cache les maux d'autrui.

Comme Pygmalion contemplant sa statue ' a5

Et promenant sa main sous sa mamelle nue

Pour savoir si ce marbre enferme un cœur humain,

10. Fausse pensée : l'erreur qui consistait à réduire l'univers à moi seul, — Comparer Utopie (^Irecucillements, XXIV) :

L'égoïsme, étroite pensée

Qui hait tout pour n'adorer qu'un,

Maudit son erreur insensée,

Et jouit du bonheur commun :

Au lieu de resserrer son âme,

L'homme immense en étend la trame

Aussi loin que l'humanité.

Et, sûr de grandir avec elle,

Répand sa vie universelle

Dans l'indivisible unité !

18. Ma foarmi : la fourmi que je suis. Cf. 4i : mon grain de sable.

20. Universel : de l'univers, de tout ce qui se passe dans l'univers.

21. Ce qui sent. Sa sensibilité, au sens le plus étroit du terme : le senti ment de ses pi'opres maux.

a 5. Pygmalion. Roi légendaire de Chypre. Il s'éprit d'une statue d'ivoir qu'il avait sculptée ; sur sa prière, Vénus anima la statue, et Pygmalioi l'épousa.

26. Sous sa mamelle. Entendez : promenant sa main sur la statue pour sa- ; voir si ce marbre enferme un cœur sous sa mamelle.

L'humanité pour lui n'est qu'un bloc sympathique Qui, comme la Vénus du statuaire antique,

Ne palpite que sous sa main. 3o

0 honte! ô repentir ! quoi ! ce souffle éphémère. Qui gémit en sortant du ventre de sa mère, Croirait tout étouffer sous le bruit d'un seul cœur ? Hâtons-nous d'expier cette erreur d'un insecte. Et, pour que Dieu l'écoute et l'ange le respecte, 35

Perdons nos voix dans le grand chœur 1

Jeune, j'ai partagé le délire et la faute, J'ai crié ma misère, hélas ! à voix trop haute : Mon âme s'est brisée avec son propre cri I De l'univers sensible atome insaississable, &o

Devant le grand soleil j'ai mis mon grain de sable, Croyant mettre un monde à l'abri.

Puis mon cœur, insensible à ses propres misères. S'est élargi plus tard aux douleurs de mes frères; Tous leurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs, 45

Et, comme un grand linceul que la pitié déroule. L'âme d'un seul, ouverte aux plaintes de la foule, A gémi toutes les douleurs.

Alors dans le grand tout mon âme répandue A fondu, faible goutte au sein des mers perdue 5o

Que roule l'Océan, insensible fardeau, Mais où l'impulsion sereine ou convulsive. Qui de l'abîme entier de vague en vague arrive. Palpite dans la goutte d'eau.

a8. Sympathique. L'humanité ne l'intéresse qu'en tant qu'elle répond à ses propres sentiments et à ses propres désirs.

29. La Vénus. Confusion : la statue faite par Pygmalion ne représentait pas Vénus ; la légende l'appelle Galatée. ■

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