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Par leurs lécils héroïques ou guerriers, « vastes coiDme le désert, confus couime un champ de bataille )>, ces Orientaux, dont l'abondant et facile génie n'est pas sans afiinités avec le sien, lui font connaître des ivresses de l'esprit que ne lui avait pas laissé soupçonner jusqu'alors son éducation classique et occidt;nlale '. 11 n'est pas jusqu'au spiritualisme nuisuhnan dont il n'ait ressenti l'influence: non qu'il ail rencontré dans le mahométisme, comme jadis dans le platonisme, un stimulant à ses croyances ^; mais l'atmosphère morale dans laquelle il avait vécu de longs mois l'inqjrégna sans qu'il s'en défendit. Les religions de l'Inde, auxquelles il s'initia par la suite, produisirent sur lui un elfet analogue. Le fatalisme musulman, forme extrême delà résignation, la vaste charité hindoue qui fait entrer en fraternité avec l'homme l'humble monde des bêtes et jusqu'aux végétau.x, laissèrent en lui des traces ineffaçables. Quelques pa.ssages de Jocelyn, tout le début de la Cliute d'un Ange et, dans ce même poème, les fragments du « Livre primitif», des poésies beaucoup plus tardives, comme le Désert (1856), offrent rexpre.ssion souvent admirable de cette philosophie renouvelée : c'est une sorte d'Évangile semi-profane, où se mêlent de la façon la plus singulière une foi audacieuse au progrès et le plus pieux respect des formes primilives de la société et de la morale humaines.
Du même coup, Lamartine adopte une autre attitude politique. A jamais sorti du christianisme orthodoxe, libre, après ce long exil volontaire, de toute attache avec legouv(M"nement et les partis, étranger aux ambitions mesquines, dans une complète indépendance de cœur et d'esprit, il est gagné sans retour à la cause des idées démocratiques et libérales, et disposé à les servir en fait, comme sa situation de député va lui en donner le moyen. 11 se tourne même vers l'action avec une sorte d'enthousiasme :« Le passé est écroulé, s'écrie-t-il, le sol est libre, l'espace est vide, l'égalité de droit est admise en principe ; la liberté de discussion est consacrée dans les forjnes gouvernementales, le pouvoir remonté à sa .source ;.... la parole parlée et écrite a le droit de faire partout et toujour.» son apj)el à l'inlelligence de tous: ce grand tribunitiat de la raison domine et dominera de plus en plus tous les autret
1. 11 déclare, dans le Voyage en Orient, qu'il e.sl de ceux qui o oimcnl dans l'Orient le pays natal de leur iniaginalion ».
2. 11 dit pourtant un jour que l'islamisnie ctail u un chriïlianisiue purilié ». (Vigny, Journal dan poète, année i83S).
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pouvoirs émanés de lui ; elle remue et remuera loiites les questions sociales, religieuses, politiques, nationales, avec la force que l'opinion lui prêtera, au fur et à mesure de sa conviction, jusqu'à ce que la raison humaine, éclairée du rayon qu'il plait à Dieu de lui prêter, soit rentrée en possession du monde social tout entier*... » 11 y a là-dedans de l'utopie et du vatrue, mais il y a aussi la volonté d'agir et de contribuer avec énergie au bien futur ainsi entrevu. Et ailleurs ces idées, ce programme d'action sont exposés avec plus de force et de netteté encore: «Je me demande souventoùaboutira ce grand mouvement des esprits et des faits, qui, parti de France, remue le monde et entraine, de gré ou de force, toutes choses dans son tourbillon. Je ne suis pas de ceux qui ne voient dans ce mouvement que le mouvement même, c'est-à-dire le tumulte et le désordre des idées ; qui croient le monde moral et politique dans ces convulsions finales qui précèdent la mort et la décomposition, (^eci est évidemment un mouvement double de décomposition et d'organisation à la fois : l'esprit créateur travaille, à mesure que l'esprit destructeur détruit;... une forme se substitue à une autre forme; partout où le passé s'écroule, l'avenir, tout préparé, parait derrière les ruines.... U y a confusion, poussière, ruines, obscurité par moments; mais de temps en temps aussi lèvent soulève ce nuage de poudre qui cache la route et le but, et ceux qui sont sur la hauteur distinguent la marche des colonnes, reconnaissent le terrain de l'avenir et voient le jour, à peine levé, éclairer de vastes horizons. J'entends dire sans cesse autour de moi... : «Les hommes n'ont plus de croyances; ... il n'y a plus de foi commune en rien, ni en religion, ni en politique, ni en sociabilité... » Il y a, au contraire, une immense conviction, une foi fanatique, une espérance confuse, mais indéfinie, un ardent amour, un symbole commun, quoique non encore rédigé, qui pousse, presse, remue, attire, condense, fait graviter ensemble toutes les intelligences, toutes les consciences, toutes les forces morales de
cette époque Celte foi, c'est la raison générale; la paiole
est son organe ; la presse est son apôtre : elle se répand sur le monde avec l'infaillibilité et l'intensité d'une religion nouvelle; elle veut refaire à son image les religions, les civi-
I. Résumé DolUiqac du Voyage en Orient fVovage en Orient, t. II,
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lisalions, les sociétés, les législations imparfaites ou altérées par les erreurs et les ignorances des âges ténébreux quelles ont traversés; elle veut reposer, en religion, Dieu un et parfait pour dogme, la morale éternelle pour symbole, l'adoration et la charité pour culte ; • — en politique, l'humanité au-dessus des nationalités; — en législation, l'homme égal à riiommc, l'homme frère de l'homme; la société comme un IValerncl échange de services et de devoirs réciproques, régularisés et garantis par la loi, le christianisme législaté ! ' )
Il est aisé de voir quelle place reste, dans une politique ainsi C(tinprise, à la poésie, et quelle inspiration la poésie peut, à son tour, recevoir de cette politique. Le Résumé politique du Voyage en Orient Si pour complément le Discours des Destinées de la poésie (4834) que Lamartine adjoignit en guise de préface aux Méditations, vaste nianifcste philosophico-poétique, sorte de prophétie littéraire que l'avenir ne réalisa qu'en par lie et que tout dans le présent semblait démentir. Au lendemain de l'immense efTusion lyrique du romantisme, àl'heuieoùHugo poursuiténergiquement sescssais dramatiques, Lamartine écrit avec assurance : « Elle (la poésie) ne sera plus lyrique dans le sens où nous jirenous re mot; elle n'a plus assez de jeunesse, de fraîcheur, de spontanéité d'impression, pour chanter comme au premier réveil de la pensée humaine. Elle ne sera plus é|)ique... Elle ne sera plus dramatiijue.... La poésie sera de la raison chantée, voilà sa destinée pour longtemps; elle sera philosophique, religieuse, politique, sociale, comme les é|toques que le genre humain va traverser. » Et à cette première mission de la poésie Lamartine en ajoute une autre : « A côté de cette destinée philosophique, rationnelle, politique, sociale, de la poésie à venir, elle a une destinée nouvelle à accomplir:... elle doit se faire peuple, et devenir populaire comme la religion, la raison et la philosophie. »
On verra dans quelle mesure Jocelyn, la Chute d'un Ange, certaines parties des Recueillements devaient répondre à ces hauts pressentiments, puis quelles raisons engagèrent Lamartine à ne plus poursuivre qu'en prose, par le roman ou la critiipie, celte œuvre de vulgarisation poétique dont il avait tracé le programme si hardiment.
La dcrnièie période de la carrière poéticjue de i/amartine