LA DERNIERE AME
à Gustave Flaubert
Le ciel était sans dieux, la terre sans autels. Nul réveil ne suivait les existences brèves. L'homme ne connaissait, déchu des anciens rêves, Que la Peur et TEnnui qui fussent immortels.
Le seul chacal hantait le sépulcre de pierre.
Où, mains jointes, dormit longtemps laïeul sculpté;
Et, le marbre des bras s'étant émietté,
Le tombeau même avait désappris la prière.
Soirs moroses 87
Qui donc se souvenait qu'une âme eût dit : Je crois ! L'antique oubli couvrait les divines légendes. Dans les marchés publics on suspendait les viandes A des poteaux sanglants faits en forme de croix.
Le vieux Soleil errant dans l'espace incolore Était las d'éclairer d'insipides destins... — Un homme qui venait de pays très-lointains Me dit : « Dans ma patrie il est un temple encore.
« Antique survivant des siècles révolus, « Il s'écroule parmi le roc, le lierre et l'herbe, « Et garde, encor sacré dans sa chute superbe, « Le souvenir d'un Dieu de qui le nom n'est plus. »
Alors j'abandonnai les villes sans église Et les cœurs sans élan d'espérance ou d'amour En qui le Doute même était mort sans retour Et que tranquiUisait la Certitude acquise .
Les jours après les jours s'écoulèrent. J'allais. Près de fleuves taris dormaient des cités mortes; Le vent seul visitait, engouffré sous les portes, La Solitude assise au fond des vieux palais.
88 Soirs moroses
Ma jeunesse, au départ, marchait d'un pied robuste ; Mais j'achevai la route avec des pas tremblants. Ma tempe desséchée avait des cheveux blancs Quand j'atteignis le seuil de la ruine auguste!
Déchiré, haletant, accablé, radieux.
Je dressai vers l'autel mon front que Tâge écrase. Et mon âme exhalée en un grand cri d'extase Monta, dernier encens, vers le dernier des dieux!
Contes épiques
à Léon Dierx.
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