‹ PoésieChapitre 91 sur 99 · SPLEEN · texte numérisé non relu

SPLEEN

Fatalité, dis-tu? mot vague.

Le désespoir seul est certain. Le suicide clandestin Serait un port parmi la vague. . .

Jadis on osait par la dague Se délivrer un beau matin, Ou boire l'oubli du destin Au chaton royal d'une bague!

Mais en ce siècle de raison

11 n'est que deux morts de saison :

La noyade ou la pendaison.

Va donc, pauvre homme, et fais ton livre En priant Dieu qu'il te délivre :

Mourir est bête, autant que vivre !

322 Les premiers vers

L'EPHEBE

Jeune homme, sur ton front neigeux comme Thermine Ta chevelure allume un céleste halo; Ta joue immaculée où Tincarnat domine Eût ravi cet amant des roses, Murillo!

A l'époque païenne où Narcisse chemine.

Amoureux de ses pieds d'ivoire, au bord de leau, La Grèce eût reconnu, voyant ta belle mine, Le frère de Diane ou la sœur d Apollo !

Mais ces fronts éclatants de lueurs souveraines,

Les Dieux, sont en mépris, les Dieux sont au tombeau:

Le nocher n'ouït plus la chanson des Sirènes;

Le ceste de Vénus est un vague lambeau;

Toi seul, posthume enfant des époques sereines.

Tu portes fièrement la honte d'être beau!

Pantéleïa

à Charles Baudelaire.

Des murmures lointains s'élèvent des rivages ; L'écho répète, oreille et bouche des grands monts, Les fiers hennissements des cavales sauvages!

Une ardeur dévorante a séché les poumons Du troupeau qui se cabre en masse échevelée, Et leurs yeux sont pareils à des yeux de démons !

326 Les premiers vers

Le poitrail palpitant, l'encolure renflée,

Elles fouillent le sol de leurs naseaux sanglants;

Plus promptes que ne va la sagette envolée,

Elles vont, sans relâche! et les sveltes élans

Qui franchissent les blés sans en courber les tiges,

Et les fins léopards auprès d'elles sont lents!

Le vent et la poussière effacent leurs vestiges; Devant ce tourbillon sombre comme la nuit. Les immobilités sont prises de vertiges!

Vol effréné, torrent d'épouvante et de bruit. Où vont-elles, où va le troupeau des cavales ? La montagne s'ébranle et la forêt les suit!

C'est que voici le temps des fureurs estivales, L'instant du rut. L'appel lointain de 1 étalon Fait tressaiUir d'amour les superbes rivales.

Et le désir leur met des ailes au talon!

Leur amant est là-bas, parmi les herbes jaunes,

Derrière ces taillis qu'émonde l'aquilon.

Pantéleïa 327

Rêveur, sur le penchant des monts aux vastes cônes, Où, seuls, dans les sapins frémissants comme un luth, Les aigles rois ont fait leurs nids qui sont des trônes;

Et sans cesse enivré d'amour, cherchant le but. Par les rudes chemins et sous le ciel en flamme S'élance le troupeau des cavales en rut!

Pareils, durant ces nuits où l'être entier se pâme Sous les baisers ardents de la Muse, pareils, Vers l'Idéal lointain nous allons, ô mon âme!

Nous allons, éveillés des terrestres sommeils;

Notre élan, qui s'accroche à des broussailles d'astres,

Ainsi que des cailloux fait rouler les soleils !

Vers un palais d argent aux lumineux pilastres

L'étoile d'Orion nous guide, clair flambeau;

Le lest humain s'écroule en ténébreux désastres;

De la vie échappé sans entrer au tombeau, L'homme plane, et l'amour, rut de lame extatique, S'échauffe à la splendeur fécondante du Beau!

Les premiers vers

Les Edens parfumés comme un bois de l'Attique, L'aire où plane l'autel du mystique Baal, S'ouvrent, et nous passons, tourbillon frénétique !

Le Lyrisme mugit comme un vent boréal.

Dans l'alcôve d'azur que l'étoile bigarre. L'âme un instant s accouple au farouche Idéal,

Puis enfin, retombée à terre, aile d'Icare, Nostalgique du Beau qu'elle entrevit ailleurs. Garde un divin amour, où le rêve s'égare,

De l'étoile et du ciel, de la femme et des fleurs !

Paîitéleïa 329

Cypris, fille de Tonde, adorable chimère, Immortelle aux yeux noirs, Reine au cœur indulgent, Qui mires ta beauté dans les hymnes d'Homère!

Tu courbais sous tes lois les grands monstres nageant Près des rochers moussus où Molpéa repose. Et les bêtes des bois léchaient tes pieds d'argent!

33o Les premiers vers

Et les oiseaux, légers habitants de lair rose, Dont notre œil, sous la nue, à peine suit Tessor, La blonde mélissette au sein des fleurs éclose.

La gazelle qu'au fond des bois trouble le cor, A tes travaux charmants soumis avec délices, T'adoraient, vierge auguste à la couronne d'or !

Sur la crête des monts, Diane aux jambes lisses. Qui, fière et dédaignant le chœur mélodieux De ses Nymphes, conduit les aboyantes lices

Dans le bois où lattend le Faune insidieux.

N'évita point ton joug, ô terrible Aphrodite!

Et par toi les désirs naissaient au cœur des Dieux.

Les hommes, enfouis dans leur fange maudite. S'agenouillaient en foule à tes autels divins ; Le débauché qui rit, le sage qui médite.

Le poëte qui va, troublé de songes vains, Ecouter la chanson des brises parfumées Et respirer la nuit douce dans les ravins.

Pantéleïa 33 1

Le conquérant farouche, enivré de fumées.

Le bandit qui s'embusque au détour du chemin,

L'hétaïre au péplum agrafé de camées.

Les vierges, la bacchante aux lèvres de carmin, Au col enguirlandé de pampres, et, dans Tombre, Les filles de Lesbos qui se tiennent la main,

Les gais adolescents, les vieux à Tâme sombre.

Ceux qui vont à la nuit, ceux qui viennent au jour,

A travers tous les temps, dans tous les lieux, sans nombre,

Qu'ils aient, à l'heure pâle où s'éveille lamour, Vu l'aube redorer les montagnes d'Asie Ou faire étinceler les glaciers de Këar-Mour ;

Qu'ils aient brûlé leur âme aux genoux d'Aspasie, Ou nourri de leurs cœurs les filles de Paris, Ces succubes divins que rien ne rassasie,

En ce temps où le musc et la poudre de riz Attachent aux jupons soyeux des amoureuses Le troupeau suppliant des jeunes gens épris ;

332 Les premiers vers

Tous, la poitrine sèche et les lèvres fiévreuses,

Par les mille sentiers que Thomme se fraya

Sur les sommets brûlants, dans les plaines poudreuses,

Dévorés d'une soif dont plus d'un s'effraya, Tous buvaient ta splendeur, ô beauté surhumaine, Aphrodite, Astartè, Madeleine, Freya !

Mais Astartè, Freya, Vénus et Madeleine Ont dédaigné lamour des hommes, et, le soir. Lorsque vers les hauteurs monte l'ombre sereine,

Sur une cime, ensemble, elles vinrent s'asseoir... Le souffle qui passait les surprit enlacées. Et, blanches, les porta vers le firmament noir.

Elles prirent plaisir, les belles fiancées,

A regarder la nuit d'étoiles s'iriser ;

La nue enveloppa leurs formes balancées.

Et, pâles, savourant l'extase du baiser.

On vit leurs corps épris, ceints d'une lueur blonde.

Lentement se confondre et se vaporiser !

Pantéleïa 333

11 ne demeura plus qu'une écume féconde,

Blanche vapeur parmi lair immatériel.

Et, surpassant Vénus, perle éclose de l'onde,

Pantéleïa naquit de l'écume du ciel!

334 ^^^ premiers vers

Pantéleïa, flocon d'azur, je vous salue!

Dans le bois où les vents mugissent en courroux,

Au pied de la montagne énorme et chevelue,

Sur les rocs sourcilleux, dans les taillis de houx. Dans l'antre où, sur des tasd ossements vertsde mousse, Rêve paisiblement l'auguste lion roux !

Pantéleïa 335

Près du ruisseau jaseur qui suit la pente douce Des coteaux à travers les bleus myosotis. Sur le pic où Téclair, lame de feu, s'émousse.

Dans l'ombre où les serpents, brisant les feuilletis, Près des restes broyés d'une louve poilue Digèrent, par le chaud soleil appesantis !

Partout où sous le ciel la Mère mamelue Fait pulluler la bête et fait germer les glands, Pantéleïa, flocon d'azur, je vous salue !

Vous n'avez pas laissé. Reine, vos talons blancs Se poser sur Tautel d'où notre encens s'élève. Et nul n'a vu s'ouvrir vos yeux étincelants!

Ceux qui portent le luth, ceux qui tiennent le glaive Auraient pu vous chanter et mourir à vos pieds ; Vous n'avez pas voulu, nul ne sait votre rêve !

Nul ne sait vos amours vainement épiés !

Mais, un soir, Toeil épris de ténébreux problèmes.

Au-dessus de la ville éteinte vous planiez;

336 Les premiers vers

A l'heure où le désir impur, gros de blasphèmes, Joint les hommes sans force aux femmes sans beauté, Votre parole émut les crépuscules blêmes !

« Je ne descendrai pas de ma sérénité Hautaine, pour poser mon talon dans la fange. Et nul ne me verra dormir à son côté!

Nulle voix parmi vous ne dira ma louange. Et nul n'arrachera de mon cœur les aveux ! Chétifs, que pourriez-vous me donner en échange?

Vainement sur l'autel l'encens avec les vœux

S'élève, éparpillant de suaves arômes;

Plus doux est le parfum qui sort de mes cheveux!

Les pilastres d'argent qui soutiennent les dômes

Sont moins beaux que le cèdre au fond des creux ravins;

Les arbustes des bois sacrés n'ont pas les baumes

Qui s'écoulent en pleurs de mes membres divins ; Je ne veux pas m'asseoir sur la cime du temple. Et je n'inspire pas la voix de vos devins !

Pantéleïa 337

Sous la roche profonde et parmi la nuit ample^ Immobile, à travers la fureur des vents noirs^ Dans ma solennité, seule, je me contemple!

La nuit, les amoureux, dans les doux promenoirs. Enlacent mollement leurs bras et leurs pensées ; J'ignore les plaisirs comm.e les désespoirs.

Les hymnes du poète, au lenteurs cadencées. Exaltent la valeur des jeunes hommes bruns. Et chantent vos vertus, ô pâles f ancées!

Mais les rhythmes du luth me seraient importuns ; Tous les peuvent entendre, et ma soif d'ambroisie Ne veut pas s'assouvir aux abreuvoirs communs.

Vous passez aux genoux de la femme choisie Les sombres jours d'hiver, les claires nuits d'été; Ruisselante d'amour, votre âme s extasie!

Si je daignais un jour en votre obscurité Luire, vous laisseriez vos plus chères amantes; Mais votre amour n'est pas digne de ma beauté.

Les premiers vers

Elle dit, et les bois, où grondent les tourmentes, La revirent, lassée et croisant les genoux, S'étendre mollement sur les gazons de menthes.

Dans les antres moussus, dans les taillis de houx. Au pied de la montagne énorme et chevelue Où vague lentement l'auguste lion roux.

Pantéleïa, flocon d azur, je vous salue

Pantêleïa

Le grand lion disait : « Vois, tes cheveux sont blonds, Et comme toi je porte une crinière blonde; Pantélcïa, je t'aime et nous nous ressemblons!

Comme tes yeux reluit ma prunelle profonde ; Ta marche lente imite en ses balancements Mon allure pareille aux mouvements de Tonde.

Les premiers vers

Si tu voulais m'aimer, perle des diamants. Tu poserais tes pieds sur mon échine rousse Sans crainte, et je serais le plus doux des amants!

Pour te parler d'amour, ma voix qui se courrouce Trouverait des accords divins, et, sur le sol, Humble^ je lécherais longle blanc de ton pouce! »

L'aquilon qui passait interrompit son vol, Et dit : « Pantéleïa, je vous aime ! La brise D un moins tendre baiser frôlerait votre col.

Je vous aime ! laissez à mon haleine éprise

Le soin de dénouer vos cheveux! Mais ton cœur

Est plus dur que le roc où mon élan se brise!

Si mon souffle pouvait attiédir ta rigueur,

Si tu voulais m'aimer, blanche parmi les blanches,

Tu suivrais dans les airs mon tourbillon vainqueur!

Je te soulèverais doucement par les hanches, Et seuls, à la hauteur sereine des glaciers, Nous irions voir rouler les grandes avalanches!

Pantêleïa 341

Le serpent, dont les nœuds pareils à des aciers

Luisent, disait, caché parmi la pâle mauve :

« Je rampais après vous partout où vous passiez;

Je respirais, la nuit, dressant ma tête chauve, Les émanations de vos seins onctueux!

N'écoutez pas le Vent^ fuyez le Lion fauve,

Je suis plus fort que lui, je suis plus vite qu'eux, Et moi seul je pourrai vous donner la caresse De l'enveloppement humide et tortueux ! »

Un doux myosotis près de l'enchanteresse

S'éteignait sur le sol de brins verts chevelu :

« Pantêleïa, je meurs, ton poids divin m'oppresse;

Peut-être, pâlissant déjà, s'il avait plu.

J'aurais pu vivre encor jusqu'à la nuit prochaine;

Mais je meurs près de vous ainsi que j'ai voulu! »

Sur les pics où le rude aquilon se déchaîne

Et fait mugir l'écho dans la sublimité

Des sphères, s'éleva la forte voix du chêne :

342 Les premiers vers

« Tel que sur l'humble saule et le frêne argenté Plane mon front, de même au-dessus des plus belles Se dresse fièrement ta grande vénusté !

Les timides enfants dorment sous les ombelles; Viens rêver dans mon ombre immense, et que le vent Secoue en vain ma force et ta beauté rebelles !

Je t'aime! Souviens-toi, Déesse, que souvent J'écartai de tes yeux les rayons et la brise, Lorsque tu reposais sous mon dôme mouvant!

Quand les oiseaux chanteurs menaçaient la cerise De ta lèvre, un rameau tressaillait, et lessaim De reprendre son vol, craignant quelque surprise.

Viens, je te donnerai pour décorer ton sein Des glands encore verts, de belles feuilles lisses, Et ton bonheur sera mon unique dessein ! »

Les abeilles sortaient à demi des caUces : a Pantéleïa, je t'aime et je ferai du miel Dans ta bouche, alvéole aux humides délices!

Pantéleïa 3^3

« Pantéleïa, disait le nuage du ciel,

Je t'aime et je voudrais t'enlever dans l'espace,

Vers les palais d'azur où sont les Ariel ! »

« Je t'aime et je suis doux, » dit Tépervier rapace. « Je t'aime et je suis fort, » dit le ramier tremblant. « Je t'aime, » dit Tessaim des colombes qui passe !

« Pantéleïa, disait la Lune au front dolent, Sœur des étoiles d'or^ tes farouches prunelles Effaceraient Téclat du Sirius brûlant!

Fille du ciel, remonte aux sphères maternelles, Et rhomme émerveillé nommera de ton nom L'étoile qui luira belle parmi les belles ! »

Mais Pantéleïa, calme, a fait signe que non

344 Les premiers vers

Ce fut tout, et la nuit redevint solitaire. L'astre, dans l'onde noire, éteignit son reflet, Et le grand chêne dit au lion de se taire.

Seule, Pantéleïa, qu'une flamme brûlait, Se dressa lentement sur la mousse flétrie. Et dans la solitude elle se contemplait!

Pantéleïa 346

Elle se contemplait avec idolâtrie ! —

Son regard indolent^ nuage où dort l'éclair^

Mesure de son corps la belle symétrie.

Ses deux bras éployés se frôlent parmi Tair, Sa tête fière plane, et son âme se noie Dans l'éblouissement sublime de la chair!

L'aile de son désir a découvert sa voie! Elle s'élève enfin^ bondissante d'orgueil, Vers la sérénité profonde de la joie !

De chauds rayonnements l'attirent, son grand œil S'aveugle à voir de près Tldéal, temple auguste Dont elle est à la fois la vestale et le seuil !

« Nul amour n'a courbé ma volonté robuste,

Et sur le piédestal de la virginité

Seule, j'ai vu briller la gloire de mon buste !

Mes seuls yeux, jusqu'au bout du temps illimité, Sans que jamais leur feu ne s'apaise ou ne dorme, Posséderont mon corps par mon corps convoité ;

246 Les premiers vers

Et je m'abîmerai dans le délice énorme

D'être tout le désir et toute la beauté

Fondus dans la splendeur unique de ma forme!

Comme la mer, le rêve a son immensité! — Puis elle s'accroupit, d'elle-même éblouie^ Blanche, sans mouvement, neige, marbre sculpté,

Et le ciel contempla cette extase inouïe!

Pagode

à Auguste Villiers de l'Isle-Adam.

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