‹ Poésie, en vers françaisChapitre 35 sur 45 · POSA PER SEMPRE · texte numérisé non relu

POSA PER SEMPRE

La terre est vide, et vide est le ciel! Le Destin, Pouvoir lâche et caché, nous mène au but certain, Le néant! En mépris nous tient cette nature

Qui d’espoirs étoilés nous leurre et nous sature: De ses déceptions affranchi désormais, Repose-toi, mon cœur! — désespère à jamais!

ON image parfois surgit dans ma pensée, Aspasie, et l’emplit de ta splendeur passée.

Tantôt parmi la foule, au sein de la cité, Sur un front étranger je revois ta beauté; Tantôt sous la forêt d’ombre et de paix voilée, En plein jour, ou la nuit sous la voûte étoilée, Comme aux sons d’une lyre invisible, à mes yeux La vision se lève et flotte dans les cieux.

Vision adorée! G cruelles délices!

Ma joie et ma torture ! ineffables supplices D’aimer ! je vous sais trop, angoisses de l’amour, Pour ne vous point maudire et bénir tout à tour!

Et toi-même, Aspasie, en ta splendeur glacée,

Tu n'as jamais su voir, au fond de ma pensée,

Quel fervent idéal, quels intenses ennuis,

Quelle angoisse embrasait et mes jours et mes nuits; Quelle muse complice à l’ineffable lyre

Enchantait ma raison et berçait mon délire;

Quel foyer de douleur et de félicité,

Quel amour dans mon âme est né de ta beauté !

Ce que gémit le cœur, le cœur seul peut l’entendre : Toi, n’ayant rien senti, tu n’as rien su comprendre | Ainsi l'artiste ailé qui chante au fond des bois, Ignore ce qu’en nous éveille au loin sa voix.

Maintenant elle est morte en moi, cette Aspasie, Mon étoile et mon but, toute ma poésie,

Elle est mortel... Parfois son fantôme chéri Revient et disparaît après m'avoir souri…

Toi, tu vis toujours belle et partout la première, Fascinant les regards à ta pleine lumière.

Mais cette ardeur qu’en moi tu fis naïtre à jamais Est éteinte! — et ce n’est pas toi qu’en toi j'aimais, Mais la chaste Psyché, mais la céleste amie

Qui gît et pour toujours dans mon âme endormie! C'est elle qu’adoraient ma pensée et mon cœur. Et tel était son charme, et telle ma ferveur

Que, sachant ta nature et ta frivole essence,

Je buvais dans tes yeux sa divine présence,

Non trompé, mais cédant à cette volupté

De contempler en toi sa suprême beauté!

er. << * '

Et mes désirs allant où brillait son image,

J'ai plié mon orgueil à subir ton servage !

Mais l’esclave a brisé sa chaine, et, libre enfin,

Je puis du moins juger ce dont j’eus soif et faim. Tourment d’aimer, tourment dont souffre sur la terre Tout ce qui vit, qui donc nous dira ton mystère! Amour, pourquoi ce rêve impossible à saisir,

Et dans l’être mortel ton immortel désir?

Pourquoi, montrant le ciel à qui ne peut l’atteindre, Nous brüler de ta soif si rien ne doit l’éteindre ?

Si l’homme est à jamais de ton Éden banni,

Dans le fini pourquoi susciter l'infini?

Tu promets le bonheur, tu donnes la souffrance, Sphynx cruel! et de toi naît la désespérance!

Et bien, désespérons !’et calme, sans remord D’avoir pu croire au bien, laissons venir la mort!

Et maintenant tu peux, toi qui fus le symbole

De tout ce que j'aimais, belle et menteuse idole, Oui, tu peux le penser et dans ta vanité

Le dire : devant toi j’ai plié ma fierté!

Tremblant sous ton regard (de honte, je l’avoue, Rien qu’à m'en souvenir je sens brüler ma joue), À tes pas attaché, triste et morne, j’ai mis

Mon orgueil à t'aimer, non dompté, mais soumis. Oui! tu peux t'en flatter, la seule et la première, Aspasie, et, je veux l’espérer, la dernière,

Tu m'as vu tour à tour rayonner et pälir,

Ici, de ton accueil, là, de ton déplaisir;

———— gs

Et, pitoyable esclave épiant tes caprices,

Subir ta volonté féconde en artifices;

De mon cœur ulcéré chérir l’abaissement ;

Et, selon ton humeur changeante à tout moment, Changer moi-même, hélas! devant toi d’attitude. O lente et misérable et dure servitude!

Puis le charme est tombé. — Sur le sol en débris, Mon joug est à mes pieds, et je m'en réjouis. Brisé d’un long servage, au sortir d’un long rève, Saignant, mais triomphant, enfin je me relève!

Je me reprends enfin de la frivolité

De la femme, et je viens, à sainte liberté, Baignant dans ton air pur ma pensée et mon aile, Me reposer en toi d’une lutte éternelle.

Si l’existence est vide étant sans passions,

Si cette vie inerte et sans illusions

Est un printemps sans fleurs, une nuit sans étoiles, Dans l’ombre où de ton deuil, mon âme, tu te voiles, C’est du moins se venger de la fatalité

Que d’offrir à ses coups notre sérénité.

Se résigner n’est pas accepter sa défaite,

C’est opposer au sort qui nous courbe la tête,

La force du vaincu qui s’estime à son prix :

Le silence impassible et triste du mépris!

Il m'est doux, étendu sur l’herbe de la plage, Enivré des senteurs qui tombent du feuillage,

À la rumeur du flot qui berce mon ennui, D’évoquer sans remords mon rêve évanoui;

ee

Et, pardonnant au sort sa rigueur obstinée,

De croire encore au bien malgré la destinée !.… Calme et songeur, couché sur les gazons fleuris Je regarde la mer, le ciel — et je souris.

RC

Page 1