‹ Poésie et poètesChapitre 23 sur 36 · Oiseaux bleus, Pays bleu (Nain jaune, 29 septembre \S · texte numérisé non relu

Oiseaux bleus, Pays bleu (Nain jaune, 29 septembre \S

a pas foule ici... Tous, tant qu'ils étaient, ils m'ont abandonné.

— Vous les avez blessés, dit le visiteur d'un ton grave.

— Ah I les forts ne meurent pas d'une piqûre ! répondit le Sagittaire mourant. Vous voilà bien... vous ! Du reste, ils ont raison de ne pas venir, j'aime mieux mourir seul. Je les hais. Ce ne sont que des braillards, ajouta-t-il avec mépris, tandis que vous, vous êtes un poète.

— Vous en êtes un plus grand encore, iît le visiteur toujours grave, comme la justice.

A ce mot :

— Croyez-vous donc que je vive dans l'avenir ? dit anxieusement Henri Heine.

— Oui ! vous y vivrez, repartit le visiteur, et malgré vous vous y vivrez ; car si vous aviez pu tuer votre génie, vous l'auriez tué, comme vous avez tué tout en vous.

— Vous n'êtes pas tendre! fit Henri Heine. Vous voyez pourtant comme je souffre ?

— Vous avez renié Jéhovah, repartit le visiteur, toujours doux, mais inflexible.

— Oui!... répondit le mourant, mais Jéhovah est bien dur.

Et comme un silence avait interrompu ce dialogue rapide et saisissant, tout à coup, Henri Heine, bouffonnerie impie et sinistre ! se mit à chanter, en la

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parodiant, une des lamentations de la synagogue. Seulement, ce rire du désespoir, à cette heure de la mort, s'éteignit dans les larmes. Le bouffon vaincu se mit à pleurer. Cette affreuse gaité, qui est le sang qu'on jette contre le ciel, était retombée sur son cœur.

— C'est pourtant vrai que Jéhovah est bien dur I reprit Heine.

Et la raillerie revenant, et le sourire aux lèvres de ce Léger incorrigible :

— Vous qui êtes bien avec lui, ajouta-t-il, ne sauriez-vous me faire pardonner ?...

— Revenez à lui, repartit le visiteur austère.

— Mais comment faire ? demanda Heine.

— Rétractez vos mauvaises paroles...

— Et faites-vous enterrer au cimetière juif, n'estce pas ?

L'autre reprit simplement :

— Sans doute.

— Ah ! mon Dieu, que de choses ! Et le mourant resta pensif. Merci pourtant. Prenez-moi la main. Vous m'avez fait du bien. Merci... — ajoutaaffeclueusement l'auteur des Reisebilder.

Heine ne mourut qu'à quelque temps de là. Il ne se rétracta point ; mais, ce jour-là, il avait eu peut-élre la dernière bonne pensée qui ait traversé sa pauvre à me.

l/homme qui la lui donna était Louis Wihl, l'auteur

des Hirondelles (1) et du Pays bleu (2), le poète dont nous allons parler ; Louis Wihl, l'homme le mieux fait pour assister Heine à son heure dernière, car il était son parent par l'esprit, le talent, la faculté poétique, et il était son supérieur par la foi en Dieu, les grandes croyances gardées, la droiture morale de la vie, et, tronc solide, il était bien en droit d'offrir à la liane qui allait s'abattre un dernier appui.

En effet, je suis frappé (et je l'ai toujours été) de la consanguinité de ces deux hommes, tous les deux de la même double race : tous les deux Juifs, tous les deux Allemands, tous les deux poètes et reQétant dans leurs poésies leur double nationalité, entraînés tous les deux, par aptitude et par goût, vers la philosophie et la science ; mais dont l'un a brisé tout : religion, race, philosophie, système, pour s'asseoir, isolé et désespéré, au milieu des massacres de son esprit, comme un meurtrier au milieu de ses meurtres, et dont l'autre s'est conservé intégral, — noble, ferme et pur.

Et celui-ci, c'est Louis Wihl.

Il est des races contre lesquelles ne peut le génie. En aurait-on une immensité à son service, si on est de

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