LA CHAMBRE ABANDONNÉE
Conserve, sur le grand divan de satin noir,
L'attitude d'un corps brisé de désespoir;
Et, depuis le départ, deux pantoufles mignonnes
Traînent sur la peau d'ours, près du lit à colonnes,
De la dernière nuit encor bouleversé.
Partout, sur l'écrin vide et le livre laissé,
Où la fuite fiévreuse et brusque se devine,
La poussière a posé sa neige grise et fine;
Et, dans les hauts miroirs brumeux, rien n'est resté
Du sourire qu'ils ont autrefois reflété.
La chambre est depuis très longtemps abandonnée.
Une causeuse est là, devant la cheminée;
Quel secret monotone échangent donc entre eux
Le large fauteuil vide et le foyer poudreux ?
0 morne solitude ! ô silence sévère !
Sur la table, une rose est morte dans un verre;
Les feuilles tour à tour ont chu comme un fardeau,
Et leurs cadavres noirs, autour du verre d'eau,
Sont épars tristement et font une jonchée
Sur qui semble pleurer la tige desséchée.
Enfin, la seule chose encor qui remuait
Dans cet intérieur immobile et muet,
Le seul objet doué d'une âme, d'une haleine,
La pendule de Saxe aux fleurs de porcelaine
A dû depuis longtemps, très longtemps, s'arrêter...
Comme tu cesseras bientôt de palpiter,
0 toi dont je maudis l'existence obstinée,
Cœur plus désert que n'est la chambre abandonnée !