ÉPAVE
Mais le temps passe. Encore un équinoxe affreux ! Et les marins du port, un jour, causant entre eux, Tout comme Tan dernier, sur la mer en délire, Viennent de signaler un malheureux navire
— Un brick, cette fois-ci, — qui touche le récif. A chaque lame, il fait ce sursaut convulsif Qu'on pourrait appeler le râle du naufrage.
— ce Un canot à la mer ! des hommes de courage ! » Dit quelqu'un. Aucun d'eux n'a pu, certe, oublier Les camarades morts de l'automne dernier;
Mais voilà qu'on entoure une barque et qu'on l'arme. La mère de Tiennot est là, pleine d'alarme, Elle étreint son garçon et lui redit tout bas :
— « Tu sais, tu me l'as bien promis... tu n'iras pas ! » Et, les yeux dilatés et se mordant la bouche, L'enfant ne répond rien et regarde, farouche,
Les braves compagnons qui parent le bateau. Tout à coup, une lourde et sombre masse d'eau S'écroule avec fracas, couvrant tout de sa bave, Et devant l'orphelin elle jette une épave, Une planche pourrie et rongée, où l'enfant A déjà distingué ces deux mots : En avant ! L'Atlantique a tiré du fond de son repaire Ce débris de bateau. C'est un ordre du père !
Les sauveteurs sont prêts; ils poussent leur canot; Et, s'arrachant des bras de sa mère, Tiennot Saute auprès d'eux, saisit à la hâte une rame... Et les voilà partis avec l'énorme lame !
Comme on les suit des yeux ! Hardi, là ! Comme ils vont î Sainte Vierge ! voyez cette lame de fond... Ils ont chaviré... Non ! le canot se redresse... Il va toucher, il touche au navire en détresse... Il était temps, le brick se penche à faire peur... Ils reviennent déjà... Voilà des gens de cœur! Qu'ils sont chargés ! Ils ont de l'eau jusqu'au bordage.
— « Combien en avez-vous sauvé ? • — Tout l'équipage !
— Hurrah ! — Vite ! jetez une corde... Aidez-nous... » Et, tandis que, joyeux, sautent sur les cailloux Sauveteurs et sauvés, parmi l'écume amère,
Le brave enfant Tiennot dit à sa pauvre mère, Qui de ses bras brisés l'entoure en sanglotant :
— « Maman, ne gronde pas... Le père est si content ! »