LE FILS DE L'EMPEREUR. 2G
Au fils de l'empereur Napoléon premier;
Et les braves Viennois, certes, ne pouvaient croire
Que de l'Empire mort et de sa vieille gloire
Ce major autrichien conservât le regret.
Seulement on a su depuis qu'il en mourait.
Il n'avait pas dix ans, pâle et chétive Altesse Dans le parc de Schœnbrunn promenant sa tristesse, Jeune aiglon se sentant vaguement prisonnier, Quand, dans un carrefour désert, un jardinier, Grand vieillard aux traits durs, à la moustache grise, Prit par le bras l'enfant tout troublé de surprise; Puis, écartant sa veste et montrant sur son cœur Un ruban rouge auquel pendait la croix d'honneur, Cet homme, apparemment un des vieux de la vieille Que Bonaparte aimait à tirer par l'oreille, Lui cria :
«. Monseigneur, connaissez-vous cela?... »
Le duc fondit en pleurs ; mais, depuis ce temps-là, Avec le froid chagrin d'un cœur qui désespère, Tous les jours, à toute heure, il pensait à son père. En cachette, le soir, l'enfant impérial, Lisant les Bulletins et le Mémorial,
-266 RECITS EPIQUES.
Évoquait les combats fameux, la Grande Armée, Les aigles scintillant dans la rouge fumée, Et, dominant de loin la guerre et son horreur, Là-bas, sur le coteau, son père, l'Empereur, Dans un ciel triomphal où plane une Bellone; Et, la nuit, il voyait en rêve la Colonne !
Il en mourait!
Un jour que cette obsession Le torturait avec plus d'obstination, Pour dompter à tout prix sa pensée orageuse, Le duc se fit seller une bête ombrageuse, Un barbe très rétif, que nul n'osait monter. Hors de Vienne, il le fit galoper et trotter, Et sur les grands chemins alors couverts de neige Il plia l'animal aux travaux du manège. Tout le jour il courut ainsi. Le cavalier, A force de fatigue, enfin put oublier Le glorieux souci dont son àme était pleine, Mais, s'étant arrêté, le soir, dans une plaine, Au moment où le froid soleil de la saison Tombait, rouge et brumeux, derrière l'horizon, Il ne reconnut pas le morne paysage.
Il s'était égaré. Lui soufflant au visage,