‹ PoésieChapitre 84 sur 128 · A CONSTANT COQUE LIN · texte numérisé non relu

A CONSTANT COQUE LIN

Devant le cabaret qui domine la rade,

Maître Jean Goëllo, le rude camarade,

Le vieux gabier manchot du bras droit, le marin

Qu'un boulet amputa le jour de Navarin,

La pipe aux dents, buvant son grog par intervalles,

Conte, les soirs d'été, ses histoires navales

Aux pilotins du port attablés avec lui.

« Oui, mes enfants, voilà soixante ans aujourd'hui,

Leur dit-il, que je suis entré dans la marine

Et que j'ai pris la mer sur la Belle-Honorine,

Un trois-mâts éreinté, pourri, tout au plus bon

A brûler, qui faisait voile pour le Gabon,

Avec le vent arrière et la brise bien faite.

J'avais grandi, pieds nus, à pêcher la crevette

Avec un vieux — mon oncle, à ce qu'on prétendait, —

Qui rentrait tous les soirs ivre et qui me battait.

Tout enfant, j'ai beaucoup pâti, je puis le dire ;

Mais, une fois à bord, ce fut encor bien pire,

Et c'est là que j'appris à souffrir sans crier.

Primo : notre navire était un négrier,

Et, dès qu'on fut au large, on ne tint plus secrète

L'intention d'aller là-bas faire la traite.

Le capitaine était toujours rond comme un œuf

Et menait l'équipage à coups de nerf de bœuf.

Tous retombaient sur moi ; — la chose est naturelle,

Un mousse! — Je vivais au milieu d'une grêle

De coups ; à chaque pas sur le pont, je tremblais.

Et je levais le bras pour parer les soufflets.

Ah ! nul n'avait pitié de moi. C'était bien rude;

Mais dans les temps d'alors, on avait l'habitude

D'assommer un enfant pour en faire un marin;

Et je ne pleurais plus tant j'avais de chagrin.

Enfin j'aurais fini par crever de misère,

Quand je fus consolé par un ami sincère. Dieu — nous y croyons tous; en mer, il le faut bien! — Chez ces hommes méchants avait mis un bon chien. Traité comme moi-même, il vivait dans les transes, Et nous fûmes bientôt de vieilles connaissances. C'était un terre-neuve, et Black était son nom ; Noir, avec des yeux d'or; et ce doux compagnon, Dès lors ne me quitta guère plus que mon ombre. Et par les belles nuits aux étoiles sans nombre, Quand il ne restait plus que les hommes de quart, Accroupi sur le pont avec Black à l'écart, Dans un recoin formé d'une demi-douzaine De ballots arrimés près du mat de misaine, Et mes deux bras passés au cou du brave chien, Je déchargeais mon cœur en pleurant près du sien. Oui, je pleurais, bercé par le bateau qui tangue, Tandis qu'il me léchait avec sa grosse langue.

Mon pauvre Black ! Allez ! je songe à lui souvent.

Nous avions eu d'abord bonne mer et bon vent; Mais, un jour qu'il faisait une chaleur atroce, Notre vieux capitaine — une bête féroce, C'est vrai, mais bon marin, on ne peut le nier ! — Fit une étrange moue et dit au timonier :

«Vois donc ce grain là-bas... La drôle de visite î... »

L'autre répond :

« Il est bien noir et vient bien vite !

— Holà! hé! tu vas voir comment je le reçois... Haie bas le clin-foc !... Serre le catacois ! »

Bah ! c'était la tempête ; et toujours trop de toile ! On serre les huniers, on cargue la grand'voile; Enfin le loup de mer prend ses précautions. Mais le navire était trop vieux, et nous dansions, Mes enfants, que le diable en aurait pris les armes. On travaillait, malgré l'orage et ses vacarmes; Mais quand on eut de l'eau plein la cale, il fallut S'occuper promptement des moyens de salut. Harassés, aveuglés, trempés comme une soupe, Pour la mettre à la mer nous parions la chaloupe, Quand tout à coup, et sans nous demander conseil, Voilà le pont qui crève avec un bruit pareil Au fracas d'un vaisseau qui lâche sa bordée. Nous coulions.

On ne peut pas se faire une idée De l'émoi que vous cause un de ces plongeons-là.

Tr2 RÉCITS ÉPIQUES.

Moi, pendant la minute où le bateau coula

En tournant sur lui-même avec un air stupide,

Je revis mon passé dans un éclair rapide;

Oui, tout, notre vieux port, ses mats et son clocher,

Et la plage où j'allais, pieds nus, sur le rocher,

Et le sable semé de méduses vermeilles...

Brusquement, l'eau m'emplit la bouche et les oreilles. Je n'aurais pas été longtemps à patauger Et j'allais m'engloutir, ne sachant pas nager, Lorsque Black me saisit au collet par la gueule. Justement la chaloupe avait surnagé seule; Elle était près de nous; le chien, d'un brave effort. Me pousse jusque-là ; j'en empoigne le bord Et je saute dedans avec la bonne bête ! Quant à notre trois-mâts, l'effroyable tempête N'en avait épargné que le mousse et son chien, Dans ce canot sans mâts, sans avirons, sans rien ? Quoique gamin, j'avais le cœur plein de courage; Mais, deux heures après, quand se calma l'orage,. Je compris, en songeant à mon sort froidement, Qu'à moins de rencontrer en mer un bâtiment, Je ne parviendrais pas à regagner la terre. J'étais seul sur le vaste océan solitaire, Et nous n'étions sauvés de la noyade enfin,

Mon pauvre Black et moi, que pour mourir de faim ! Pas un biscuit, pas un bidon dans la cambuse, Comme sur le fameux radeau de la Méduse!... Mais, abrégeons. Les bons récits sont les plus courts. Pendant trois longues nuits et pendant trois longs jours Notre canot flotta, balancé par la lame. La faim grondante au ventre et l'angoisse dans l'âme, Et perdant chaque jour l'espoir du lendemain, Assis près de mon chien qui me léchait la main, Sous le soleil torride ou sous la froide étoile, J'attendis donc, sans voir apparaître une voile A l'horizon fermant sur moi son cercle bleu.

Donc, le troisième jour, j'avais la gorge en feu Et la fièvre, lorsque tout à coup je remarque Que Black se rencoignait dans un coin de la barque, Qu'il avait l'air tout chose, et que son œil, si bon D'ordinaire et si doux, luisait comme un charbon.

« Allons, mon vieux, luidis-je, ici! Qu'on te caresse! »

Pas du tout. Il me lance un regard de détresse. Je m'avance; il recule et gronde entre ses dents, Tenant toujours fixés sur moi ses yeux ardents, Et veut happer ma main, que, d'instinct, je retire;

l'OKSIE. — II.

271 RECITS EPIQUES.

Et je me demandais : « Qu'est-ce que ça veut dire? »

Lorsque avec le frisson de la petite mort,

Je vois Black qui saisit le bordage et le mord,

Eu laissant sur le bois couler un flot de bave ;

Et je devinai tout!... Sur notre atroce épave,

Le chien, pas plus que moi, n'avait bu ni mangé!

Et voilà maintenant qu'il était enragé !

Oui, celui qui m'avait sauvé du grand naufrage,

Mon chien, mon matelot, mon frère, avait la rage!

Avez-vous bien compris? Voyez-vous le tableau?

Cette barque perdue entre le ciel et l'eau,

Et, dedans, cet enfant, seul devant cette bête,

Avec le grand soleil tropical sur la tète,

Blanc de peur et tapi dans un coin du bateau.

Je cherchai dans ma poche et j'ouvris mon couteau,

Car, machinalement, chacun défend sa vie.

Il était temps. Cédant à son horrible envie,

L'animal furieux sur moi s'était jeté.

D'un brusque mouvement du corps je l'évitai,

Je le pris par la nuque, et, le sentant se tordre

Et tacher de tourner la tête pour me mordre,

Je pus le terrasser enfin sous mon genou ;

Puis, tandis qu'il roulait ses pauvres yeux de fou,

Et que sous moi ses flancs ronflaient comme une forge,

Je lui plongeai trois fois mon couteau dans la gorge... J'avais tué mon seul et mon premier ami!

Gomment je fus trouvé plus tard, mort à demi, Et tout couvert du sang que vomit le cadavre, Par les hommes d'un brick qui retournait au Havre, Qu'importe?

Depuis lors, j'ai bien souvent tué. En guerre, n'est-ce pas? on s'est habitué. Je fus du peloton, un jour, à la Barbade, Qui devait fusiller mon meilleur camarade; Et cela ne m'a pas donné le cauchemar. Sous le contre-amiral Magon, à Trafalgar, Ma hache a bien coupé, pendant les abordages, Plus de dix mains d'Anglais s'accrochant aux cordages ; Je n'y pense jamais, pas plus qu'au peloton. A Plymouth, j'ai plongé, pour m'enfuir du ponton, Mon poignard dans le dos à deux factionnaires, Et sans m'en repentir jamais, mille tonnerres! Mais, d'avoir évoqué ce souvenir ancien, De vous avoir conté le meurtre de mon chien, Je ne dormirai pas de la nuit, et pour cause...

Garçon, un second grog!... Et parlons d'autre chose!... »

A MADAME EUGENIE DOCHE

Dès que son fiancé fut parti pour la guerre,

Sans larmes dans les yeux ni désespoir vulgaire,

Irène de Grandfief, la noble et pure enfant,

Revêtit les habits qu'elle avait au couvent,

La robe noire avec l'étroite pèlerine

Et la petite croix d'argent sur la poitrine.

Elle ôta ses bijoux, ferma son piano,

Et, gardant seulement à son doigt cet anneau,

Seul souvenir du soir de printemps où, ravie, Au vicomte Roger elle engagea sa vie, Aveugle à ce qu'on fait et sourde à ce qu'on dit, Près du foyer, stoïque et pâle, elle attendit. Roger, quand il connut la première défaite, Comme un heureux qu'on trouble au milieu d'une fête, Soupira, mais agit en homme brave et prompt. Prenant congé d'Irène, et coupant sur son front Une boucle de fins cheveux, il l'avait mise Dans un médaillon d'or porté sous la chemise; Puis, sans qu'on le retînt ni qu'on le retardât, Il s'était engagé comme simple soldat.

On sait trop ce que fut cette guerre.

Impassible Et de l'absent aimé parlant le moins possible, Irène, tous les jours, à l'heure où le piéton Descendait, sac au dos, la route du canton, Le regardait venir, assise à la fenêtre; Et lorsqu'il s'éloignait sans déposer la lettre, Elle étouffait un long sanglot; et c'était tout.

Le vicomte écrivait; et, jusqu'au milieu d'août, Irène n'eut pas l'âme encor trop alarmée.

Enfin il fut bloqué dans Metz avec l'armée; Et, sachant seulement d'un fuyard de là-bas Qu'il n'avait point péri dans les premiers combats, Irène, devant tous domptant ses pleurs rebelles, Eut le courage alors de vivre sans nouvelles. On la vit devenir plus pieuse qu'avant; Elle passait sa vie à l'église; et souvent Elle allait visiter les pauvres du village, Parlant plus longuement et donnant davantage A ceux dont les enfants par la guerre étaient pris.

C'était le temps affreux du siège de Paris ; Gagnant toute la France ainsi qu'une gangrène, L'invasion touchait presque au château d'Irène; Des uhlans fourrageaient dans le-pays voisin. Le curé de l'endroit et le vieux médecin Avaient beau, chaque soir, au foyer de famille, Ne parler que de mort devant la jeune fille, Elle n'avait au cœur aucun pressentiment.

— Roger était à Metz avec son régiment; A sa dernière lettre il était sans blessure ; Il vivait, il devait vivre; elle en était sûre.

— Et, forte de l'espoir des fidèles amours,

Le chapelet aux doigts, elle attendait toujours.

Un matin, elle fut en sursaut réveillée : Là-bas, au bout du parc, sous l'épaisse feuillée, Des coups de feu pressés annonçaient l'ennemi. La noble enfant rougit d'abord d'avoir frémi ; Elle voulait, ainsi que Roger, être brave. Comme s'il ne se fut rien passé de plus grave, Calme, elle s'habilla, puis, ayant achevé Sa prière du jour sans omettre un Ave, Descendit au salon, le sourire à la bouche.

Ce n'était presque rien, une simple escarmouche; Des soldats bavarois, venus en éclaireurs Et* brusquement surpris par quelques francs-tireurs, S'enfuyaient. Tout, au loin, rentrait dans le silence.

<« Il faudrait établir, dit-elle, une ambulance. s

En effet, on avait justement ramassé Sur le lieu du combat un officier blessé, Un Bavarois, le cou traversé d'une balle;

RECITS EPIOUES.

Et quand on apporta ce grand jeune homme pale,

Les yeux clos, et saignant sur un vieux matelas,

Sans trembler d'un frisson, sans' pousser un hélas,

Irène le fit mettre avec sollicitude

Dans la chambre où Roger demeurait d'habitude.

Quand, pour faire sa cour, il venait au château.

Elle porta dehors la veste et le manteau

Tout noirs de sang, pendant qu'on couchait le malade,

Gronda le vieux valet qui prenait l'air maussade

Et qui ne montrait pas assez d'empressement,

Et, quand le docteur fit le premier pansement,

L'assista de ses mains ainsi qu'une sœur grise.

Enfin quand, le regard tout rempli de surprise

Et de reconnaissance heureuse, le blessé

Se fut parmi les doux oreillers affaissé,

Elle s'assit devant cette tête assoupie,

Demanda du vieux linge et fit de la charpie.

— C'était ainsi qu'Irène entendait le devoir.

Le soir du même jour, le docteur vint revoir Son malade, et, faisant étrangement la moue, Il dit entre ses dents :

{( Oui ! le sang à la joue, Le pouls trop vif... Allons! une mauvaise nuit...

La lièvre, le délire et tout ce qui s'ensuit !

— Mourra-t-il? dit Irène, un frisson sur la lèvre.

— Qui sait? Je vais tâcher de couper cette fièvre. Cette formule-ci souvent a du succès.

Mais il faut que quelqu'un observe les accès, Le veille jusqu'au jour et le soigne avec zèle.

— ■ Je suis prête, docteur.

— Non pas, mademoiselle ; L'un de vos gens peut bien...

— Non, docteur, car Roger Peut-être est prisonnier, malade, à l'étranger. S'il lui fallait les soins que ce blessé demande, Je voudrais qu'il les eût des mains d'une Allemande.

— Soit ! dit le vieux docteur en lui tendant la main. Vous allez donc veiller ici jusqu'à demain.

Il suffit d'un accès de fièvre pour qu'il meure; Donnez la potion de quart d'heure en quart d'heure. Au jour je reviendrai pour juger de l'effet. »

Puis il partit, laissant Irène à ce chevet.

RECITS EPIQUES.

Elle était là, depuis une minute à peine, Lorsque le Bavarois, se tournant vers Irène Et sur la jeune fille ouvrant l'œil à demi :

« Ce médecin, dit-il, me croyait endormi, Mais j'ai tout entendu. Merci, mademoiselle, Merci du fond du cœur, moins pour moi que pour celle A qui vous me rendrez et qui m'attend là-bas ! »

Elle lui répondit :

« Ne vous agitez pas; Dormez. C'est du repos que dépend votre vie.

— Non, reprit-il, il faut d'abord que je confie Le secret que j'ai là; car la mort peut venir. J'ai tait une promesse, et je veux la tenir.

— Parlez donc, dit Irène, et soulagez votre âme.

— La guerre... Non, la guerre est une chose infâme!

C'était le mois dernier, sous Metz... J'eus le malheur De tuer un Français... »

Pour cacher sa pâleur, Irène de la lampe abaissa la lumière.

Il reprit :

« Nous allions surprendre une chaumière Où les vôtres s'étaient fortifiés. Ce fut Comme font les chasseurs quand ils vont à l'affût. L'arme prête, muets, nous nous glissons en nombre, Vers le poste français, par une nuit très sombre, Le long de peupliers disposés en rideaux. J'enfonce, le premier, mon sabre dans le dos Du soldat qui faisait sentinelle à la porte; Il tombe sans avoir même crié main-forte; Nous prenons la masure, et tout est massacré! »

Irène se cacha les yeux.

« Tout effaré Du combat, je sortais de ce lieu de carnage, Quand la lune soudain déchirant un nuasre Me fit voir, éclairé de son pâle reflet,

Un soldat se tordant par terre et qui râlait,

Le soldat que mon sabre avait percé, le même!

Me sentant pris pour lui d'une pitié suprême,

Je me mis à genoux, voulant le secourir;

Mais il me dit : « Il est trop tard... Je vais mourir...

Vous êtes officier... gentilhomme, peiît-être!...

— Oui. Que puis-je pour vous? — Seulement me promettre

De renvoyer ceci, dit-il en saisissant

Un médaillon caché clans sa poitrine en sang,

A... » Mais son dernier souffle emporta sa pensée;

Le nom de son amante ou de sa fiancée

Par le pauvre Français ne fat pas achevé.

En voyant un blason sur le bijou gravé,

Je l'emportai, gardant pour plus tard l'espérance

De découvrir parmi la noblesse de France

La femme à qui revient ce legs du soldat mort.

Le voici, gardez-le; mais jurez-moi d'abord,

Si la mort ne doit pas ici me faire grâce,

Que vous accomplirez ce devoir à ma place. »

Et sur le médaillon offert par l'étranger

Irène reconnut le blason de Ro^er.

Alors, le cœur tordu d'une douleur mortelle :

« Je le jure, monsieur. Dormez en paix! » dit-elle.

Le blessé, soulagé d'avoir fait cet aveu, S'est assoupi. Le sein palpitant, l'œil en feu, Irène près de lui reste debout, sans larmes.

Oui, son amant est mort. Ce sont bien là ses armes, C'est bien là son blason, aussi fameux qu'ancien, Et le sang qui noircit ce bijou, c'est le sien! Ce n'est pas d'une mort héroïque et guerrière Qu'a succombé Roger, mais frappé par derrière, Sans pouvoir appeler ses amis, sans crier; Et cet homme qui dort là, c'est son meurtrier! C'est bien son meurtrier : il s'est vanté de l'être, D'avoir frappé Roger dans le dos, comme un traître; Et maintenant il dort son lourd sommeil épais, Et c'est à lui qu'Irène a dit : « Dormez en paix! » Et, comme une suprême et cruelle ironie, Elle doit de ce front écarter l'agonie, Restera ce chevet jusqu'au soleil levant. Comme une bonne mère auprès de son enfant ; Elle doit lui verser de quart d'heure en quart d'heure

-2S6 RECITS EPIQUES.

Le remède prescrit pour empêcher qu'il meure;

Cet homme y compte bien; il repose, abrité

Sous le toit protecteur de l'hospitalité;

Le flacon qui contient sa vie est sur la table ;

Il attend!... N'est-ce pas que c'est épouvantable?

Quoi! lorsqu'elle se sent lentement envahir

Par tout ce que contient d'affreux le mot haïr ;

Lorsque gronde en son sein la colère terrible

Qui dirige le bras de Jahel, dans la Bible,

Quand elle cloue au sol le front de Sisarah,

Cet Allemand maudit, elle le sauvera!

Allons donc ! On n'est pas à ce point généreuse!

Quand elle cède presque à la pensée affreuse,

A l'atroce désir de tirer du fourreau

Le sabre avec lequel a frappé ce bourreau

Et dont brille en un coin le lourd pommeau de cuivre,

Pour obéir aux vains préjugés et pour suivre

On ne sait quel devoir et quel respect humain,

Elle-même mettra dans cette horrible main

Par qui toute sa joie ici-bas fut ravie,

Le repos, le sommeil, la guérison, la vie!

Jamais! Cette fiole, elle va la briser.

Mais non, c'est inutile. Elle n'a qu'à laisser

S'accomplir le destin; pour servir sa vengeance,

Il semble qu'avec elle il soit d'intelligence : Ce malade, elle n'a qu'à le laisser mourir... Oui, le remède est là qui pourrait le guérir; Mais ne peut-elle pas s'être, une heure, endormie?

Puis elle fond en pleurs et s'écrie : « Infamie! »

Et la lutte durait encor, quand l'Allemand, Tiré de son sommeil par un gémissement, S'agita dans un rêve, et, fiévreux, dit : « A boire! »

Irène alors leva vers le vieux Christ d'ivoire Suspendu sur le mur, à la tête du lit, Un sublime regard de martyre, et pâlit, Puis, l'œil toujours fixé sur le Dieu du Calvaire, Versa le contenu du flacon dans un verre, Et délicatement fit boire le blessé.

Seigneur, vous avez vu, seul, ce qui s'est passé Au chevet de ce lit, dans ces heures funèbres. Lorsque l'Esprit du mal parla dans ces ténèbres, Vous qui fûtes conduit au désert par Satan Et n'avez qu'à la fin pu lui dire : « Va-t'en! » Vous pardonniez, Seigneur, à cette âme tentée. Lorsque l'épreuve enfin fut par elle acceptée,

Vous seul étiez témoin et vous seul approuviez ! Vous souvenant alors du Mont des Oliviers, Où, frémissant devant l'approche du supplice, Vous disiez : e 0 mon père, éloignez ce calice! » Vous avez eu pitié de ce cœur trop puni, Seigneur, et je suis sur que vous avez béni !

Mais quand le médecin, qui revint vers l'aurore, La vit près du blessé, le faisant boire encore Et soutenant le verre avec ses doigts tremblants, Il s'aperçut qu'Irène avait les cheveux blancs.

De douces fleurs... mouillées des larmes du sincère amour.

Shakespeare. — Hamlet.

De mes grands chagrins je fais de petites chansons.

Henri Heine. — Intermezzo.

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