PAROLES DE GÉANT
Je suis votre vaincu, mais regardez ma taille,
Dieux, je reste montagne après votre bataille;
Et moi qui suis pour vous un sombre encombrement, À peine je vous vois au fond du firmament;
Si vous existez, soit. Je dors.
Vous, troglodytes, Hommes qui ne savez jamais ce que vous dites, Vivants qui fourmillez dans de l'ombre, indistincts, Ayant déjà les vers de terre en vos instincts, Vous qu'attend le sépulcre et qui rampez d'avance, Sachez que la prière est une connivence, Et ne me plaignez pas! Nains promis aux linceuls, Tremblez si vous voulez, mais tremblez pour vous seuls.
Quant À moi, que Vénus, déesse aux yeux de grue, Que Mars bête et sanglant, que Diane bourrue, Viennent rire au-dessus de mon sinistre exil, Où faire un froncement quelconque de sourcil, Que, dans mon ciel farouche et lourd, l'Olympe ébauche Son tumulte mêlé de crime et de débauche, Qu'il raille le grand Pan, croyant l'avoir tué, Que Jupiter, joyeux, tonnant, infatué, Démuselle les vents imbéciles, dérègle L'éclair et l'aquilon, et déchaîne son aigle, Cela m'est bien égal à moi qui suis trois fois Plus haut que n'est profond l'océan plein de voix. Hommes, je ris des nœuds dont la peur vous enlace. Tous ces olympiens sont de la populace. Ah! certes, ces passants, que vous nommez les dieux, urent de fiers bandits sous le ciel radieux; S Montagnes, avec leurs bois et leurs vallées,
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Sont de leur noir viol toutes échevelées,
Je le sais, et resté presque seul maintenant,
Je suis par la grandeur de ma chute gênant;
Non, je ne les crains pas; et quant à leurs approches, Je les attends avec des roulements de roches,
Je les appelle gueux et voleurs, c’est leur nom,
Et ne veux pas savoir s'ils sont contents ou non.
O vivants, il paraît qu’à la haine tenaces,
Ces dieux me font de loin dans l'ombre des menaces. Soit, j'oublie et je songe; et je m'informe peu
Si l'éclair que je vois est la lueur d’un dieu.
J'ai ma flûte et j'en joue au penchant des montagnes, Je m'ajoute aux sommets au-dessus des campagnes, Et je laisse les dieux bruire et bougonner.
Croit-on que je prendrai la peine de tourner
La tête dans les bois et sur les hautes cimes,
Que je m'effarerai dans les forêts sublimes,
Et que j'interromprai mon rêve et ma chanson,
Pour un roucoulement de foudre à l'horizon!
21 septembre 1875.
L'horizon est partout difforme maintenant;
Pas un mont qui ne soit blessé, l’Athos saignant Est noir sous l'assemblage horrible des nuces; Chalcis que les hiboux emplissent de huées,
La Thrace où l’on adore un vieux glaive rouillé, L’'Hémonie où l'éclair féroce a travaillé,
Sont de mornes déserts que la ruine encombre.
Une peau de satyre écorché pend dans l'ombre,
Car la lyre a puni la flûte au fond des bois.
La source aux pleurs profonds sanglote à demi-voix; Où sont les jours d'Evandre et les temps de Saturne? On s’aimait. On se craint. L/univers est nocturne; L’azur hait le matin, inutile doreur;
L'ombre auguste et hideuse est pleine de terreur; On entend des soupirs étouffés dans les marbres; Des simulacres sont visibles sous les arbres,
Et des spectres sont là, signe d'un vaste ennui.
Les bois naguère étaient confants, aujourd’hui
Ils ont peur, et l'on sent que leur tremblement songe Aux autans, rauque essaim qui serpente et s'allonge Et qui souvent remplit de trahisons l'éther;
Car l'orage est l’esclave obscur de Jupiter.
Les cavernes des fils d’Inachus sont vacantes;
Le grand Orphée est mort tué par les bacchantes; Seuls les dieux sont debout, formidables vivants, Et la terre subit la sombre horreur des vents.
Thèbe adore en tremblant la foudre triomphale; Et trois fleuves, le Styx, l’Alphée et le Stymphale, Se sont enfuis sous terre et n'ont plus reparu. Aquilon passe avec un grondement boutru;
On ne sait ce qu Eurus complote avec Borée; Faune se cache ainsi qu'une bête effarée;
Plus de titans; Mercure éclipse Hypérion ;
Zéphire chante et danse ainsi qu'un histrion; Quant aux Cyclopes, fils puînés, ils sont lâches; Ils servent; ils ont fait leur paix; les viles tâches