‹ PoésieChapitre 3 sur 217 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Ce qui peut sembler aujourd'hui un développement excessif s'ajustera plus tard à l’ensemble.

Les tableaux riants sont rares dans ce livre; cela tient à ce qu'ils ne sont pas fréquents dans l’histoire.

Comme on le verra, l’auteur, en racontant le genre humain, ne l'isole pas de son entourage terrestre. Il mêle quelquefois à lhomme, il heurte à l’âme humaine, afin de lui faire rendre son véritable son, ces êtres différents de l’homme que nous nommons bêtes, choses, nature morte, et qui remplissent on ne sait quelles fonctions fatales dans l'équilibre vertigineux de la création.

Tel est ce livre. L'auteur l'offre au public sans rien se dissimuler de sa profonde insuffisance. C’est une tentative vers l'idéal. Rien de plus.

Ce dernier mot a besoin peut-être d’être expliqué.

Plus tard, nous le croyons, lorsque plusieurs autres parties de ce livre auront été publiées, on apercevra le lien qui, dans la conception de l’auteur, rattache 47 Légende des Siècles à deux autres poëmes, presque terminés à cette heure, et qui en sont, l'un le dénoûment, l’autre le couronnement : 4 Fin de Satan, et Dieu,

L'auteur, du reste, pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir dès à présent qu'il a ESquissé dans la solitude une sorte de poëme d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Étre, sous sa triple face : l'Humanité, le Mal, l’Infini; le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois chants, /7 Légende des Sècles, la Fin de Satan, Dieu.

Il publie aujourd’hui un premier carton de cette esquisse. Les autres suivront.

Nul ne peut répondre d’achever ce qu’il a commencé, pas une minute de continuation certaine n’est assurée à l’œuvre

ébauchée; la solution de continuité, hélas! c’est tout l’homme; mais il est permis, même au plus faible, d’avoir une bonne intention et de la dire.

Or, l’intention de ce livre est bonne.

L’épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l’homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfguration paradisiaque de l'enfer terrestre, l’éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l’autre; une espèce d’hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poëme dans son ensemble; si Dieu, maître des existences humaines, y consent.

Hauteville-House. -— Vendredi, 12 août 1850.

k J'eus un rêve : le mur des siècles m'apparut.

C'était de la chair vive avec du granit brut, Une immobilité faite d'inquiétude, Un édifiée ayant un bruit de multitude, Des trous noirs étoilés par de farouches yeux, Des évolutions de groupes monstrueux, De vastes bas-reliefs, des fresques colossales ; Parfois le mur s’ouvrait et laissait voir des salles, Des antres où siégeaient des heureux, des puissants, Des vainqueurs abrutis de crime, ivres d’encens, Des intérieurs d’or, de jaspe et de porphyre; Et ce mur frissonnait comme un arbre au zéphyre; Tous les siècles, le front ceint de tours ou d’épis, Etaient à, mornes sphinx sur l'énigme accroupis; Chaque assise avait l'air vaguement animée; Cela montait dans l'ombre; on eût dit une armée Pétrifiée avec le chef qui la conduit Au moment qu'elle osait escalader la Nuit; Ce blo€ Aottait ainsi qu'un nuage qui roule; Cétait une muraille et c'était une foule; Le marbre avait le sceptre et le glaive au poignet, La poussière pleurait et l'argile saignait,

es pierres qui tombaient avaient la forme humaine. Tout l’homme, avec le souffle inconnu qui le mène, Eve ondoyante, Adam flottant, un et divers, Palpitaient sur ce mur, et l’être, et l’univers, Et le destin, fl noir que la tombe dévide.

L'AMMISION DIOUNESIRSORDIMCENLCIMRE

Parfois l'éclair faisait sur la paroi livide

Luire des millions de faces tout à coup.

Je voyais là ce Rien que nous appelons Tout; Les rois, les dieux, la gloire et la Loi, les passages Des générations à vau-l'eau dans les âges;

Et devant mon regard se prolongeaient sans fin

|| Les fléaux, les douleurs, l'ignorance, la faim,

| La superstition, la science, l'histoire, Comme à perte de vue une façade noire.

Et ce mur, composé de tout ce qui croula, Se dressait, escarpé, triste, informe. Où cela? Je ne sais. Dans un lieu quelconque des ténèbres.

Il n'est pas de brouillards, comme il n’est point d’algèbres, Qui résistent, au fond des nombres ou des cieux,

A la fixité calme et profonde des yeux;

Je regardais ce mur d’abord confus et vague,

Où la forme semblait flotter comme une vague,

Où tout semblait vapeur, vertige, illusion;

Et, sous mon œil pensif, l’étrange vision

Devenait moins brumeuse et plus claire, à mesure

Que ma prunelle était moins troublée et plus sûre.

Chaos d'êtres, montant du gouffre au firmament! Tous les monstres, chacun dans son compartiment; Le siècle ingrat, le siècle affreux, le siècle immonde; Brume et réalité! nuée et mappemonde!

Ce rêve était l’histoire ouverte à deux battants;

Tous les peuples ayant pour gradins tous les temps; Tous les temples ayant tous les songes pour marches;

Ici les paladins et là les patriarches; Dodone chuchotant tout bas avec Membré; > Et Thèbe, et Raphidim, et son rocher sacré * Où, sur les juifs luttant pour la terre promise, Aaron et Hur levaient les deux mains de Moïse; Le char de feu d’Amos parmi les ouragans; Tous ces hommes, moitié princes, moitié brigands, - + Transformés par la fable avec grâce ou colère, Noyés dans les rayons du récit populaire, Archanges, demi-dieux, chasseurs d'hommes, héros Des Eddas, des Védas et des Romanceros; Ceux dont la volonté se dresse fer de lance; Ceux devant qui la terre et l'ombre font silence; —/ Saül, David; et Delphe, et la cave d'Endor Dont on mouche la lampe avec des ciseaux d’or; Nemrod parmi les morts; Booz parmi les gerbes; Des Tibères divins, constellés, grands, superbes, = + Etalant à Caprée, au forum, dans les camps, Des colliers que Tacite arrangeait en carcans; La chaîne d’or du trône aboutissant au bagne. Ce vaste mur avait des versants de montagne.

O nuit! rien ne manquait à l'apparition.

Tout s'y trouvait, matière, esprit, fange et rayon; : Toutes les villes, Thèbe, Athènes, des étages De Romes sur des tas de Tyrs et de Carthages; Tous les fleuves, l’Escaut, le Rhin, le Nil, l’Aar, Le Rubicon disant à quiconque est césar :

(Si vous êtes encor citoyens, vous ne l’êtes Que jusqu'ici.» Les monts se dressaient, noirs squelettes, Et sur ces monts erraient les nuages hideux, Ces fantômes traînant la lune au milieu d’eux. La muraille semblait par le vent remuée; C'étaient des croisements de Aamme et de nuée, Des jeux mystérieux de clartés, des renvois D'ombre d’un siècle à l’autre et du sceptre aux pavois, Où l'Inde finissait par être l'Allemagne, Où Salomon avait pour reflet Charlemagne;

Tout le prodige humain, noir, vague, illimité;

La liberté brisant l’immuabilité;

L’Horeb aux flancs brûlés, le Pinde aux pentes vertes; Hicétas précédant Newton, les découvertes Secouant leur flambeau jusqu'au fond de la mer, Jason sur le dromon, Fulton sur le steamer;

La Marseillaise, Eschyle, et l'ange après le spectre; Capanée est debout sur la porte d’Electre, Bonaparte est debout sur le pont de Lodi;

Christ expire non loin de Néron applaudi.

Voilà l’affreux chemin du trône, ce pavage

De meurtre, de fureur, de guerre, d’esclavage; L’homme-troupeaul! cela hurle, cela commet

Des crimes sur un morne et ténébreux sommet, Cela frappe, cela blasphème, cela souffre,

Hélas! et j'entendais sous mes pieds, dans le gouffre, «

Sangloter la misère aux gémissements sourds, Sombre bouche incurable et qui se plaint toujours. Et sur la vision lugubre, et sur moi-même

Que j'y voyais ainsi qu'au fond d’un miroir blème, La vie immense ouvrait ses diflormes rameaux;

Je contemplais les fers, les voluptés, les maux,

La mort, les avatars et les métempsychoses,

Et dans l’obscur taillis des êtres et des choses

Je regardais rôder, noir, riant, l'œil en feu,

Satan, ce braconnier de la forêt de Dieu.

Quel titan avait peint cette chose inouïe?

Sur la paroi sans fond de l'ombre épanouie

Qui donc avait sculpté ce rêve où j'étouflais?

Quel bras avait construit avec tous les forfaits,

Tous les deuils, tous les pleurs, toutes les épouvantes, Ce vaste enchaînement de ténèbres vivantes?

Ce rêve, et j'en tremblais, c'était une action

Ténébreuse entre l’homme et la création;

Des clameurs jaillissaient de dessous les pilastres;

Des bras sortant du mur montraient le poing aux astres; La chair était Gomorrhe et l’âme était Sion;

Songe énorme! c'était la confrontation

- De ce que nous étions avec ce que nous sommes;

Les bêtes s’y mêlaient, de droit divin, aux hommes, Comme dans un enfer ou dans un paradis;

Les crimes y rampaient, de leur ombre grandis;

Et même les laideurs n'étaient pas malséantes

À la tragique horreur de ces fresques géantes.

Et je revoyais là le vieux temps oublié.

Je le sondais. Le mal au bien était lié

Ainsi que la vertèbre est jointe à la vertèbre.

| Cette muraille, bloc d’obscurité funèbre, Montait dans l'infini vers un brumeux matin.

Blanchissant par degrés sur l'horizon lointain, Cette vision sombre, abrégé noir du monde, Allit s'évanouir dans une aube profonde, Et, commencée en nuit, finissait en lueur.

Le jour triste y semblait une pâle sueur; Et cette silhouette informe était voilée D'un vague tournoiement de fumée étoilée.

Tandis que je songeais, l'œil fixé sur ce mur Semé d’Âmes, couvert d’un mouvement obscur Et des gestes hagards d’un peuple de fantômes, Une rumeur se fit sous les ténébreux dômes, J'entendis deux fracas profonds, venant du ciel En sens contraire au fond du silence éternel;

Ç Le firmament que nul ne peut ouvrir ni clore

Eut l'air de s’écarter.

LA VISION D'OUr EST SORTI CE "LIVRE

Du côté de l'aurore, L'esprit de l'Orestie, avec un fauve bruit, Passait; en même temps, du côté de la nuit, Noir génie effaré fuyant dans une éclipse, Formidable, venait l'immense Apocalypse; Et leur double tonnerre à travers la vapeur, À ma droite, à ma gauche, approchait; et j'eus peur Comme si j'étais pris entre deux chars de l'ombre.

Ils passèrent. Ce fut un ébranlement sombre.

Et le premier esprit cria : Fatalité!

Le second cria : Dieu! L’obscure éternité Répéta ces deux cris dans ses échos funèbres.

Ge passage effrayant remua les ténèbres;

Au bruit qu'ils firent, tout chancela; la paroi - Pleine d’ombres, frémit; tout s’y mêla; le roi

Mit la main à son casque et l'idole à sa mitre; Toute la vision trembla comme une vitre,

Et se rompit, tombant dans la nuit en morceaux; Et quand les deux esprits, comme deux grands oiseaux, Eurent fui, dans la brume étrange de l'idée,

La pâle vision reparut lézardée,

Comme un temple en ruine aux gigantesques fûts, Laissant voir de l'abîme entre ses pans confus.

xk

Lorsque je la revis, après que les deux anges L’eurent brisée au choc de leurs ailes étranges,

Ce n'était plus ce mur prodigieux, complet,

Où le destin avec l'infini s’accouplait,

Où tous les temps groupés se rattachaient au nôtre,

vid

Où les siècles pouvaient s'interroger l’un l’autre Sans que pas un fit faute et manquît à l'appel; Au lieu d’un continent, c'était un archipel; Au lieu d’un univers, c'était un cimetière;

Par places se dressait quelque lugubre pierre, - Quelque pilier debout, ne soutenant plus rien; Tous les siècles tronqués gisaient; plus de lien;

Chaque époque pendait démantelée; aucune

N'était sans déchirure et n’était sans lacune;

Et partout croupissaient sur le passé détruit

Des stagnations d'ombre et des flaques de nuit.

Ce n'était plus, parmi les brouillards où l'œil plonge, Que le débris diflorme et chancelant d’un songe, Ayant le vague aspect d'un pont intermittent

Qui tombe arche par arche et que le gouffre attend, Et de toute une flotte en détresse qui sombre; Ressemblant à la phrase interrompue et sombre

Que l'ouragan, ce bègue errant sur les sommets,

Recommence toujours sans l’achever jamais.

Seulement l’avenir continuait d’éclore Sur ces vestiges noirs qu'un pâle orient dore, Et se leyait avec un air d’astre, au milieu

D'un nuage où, sans voir de foudre, on sentait Dieu.

De l'empreinte profonde et grave qu'a laissée Ce chaos de la vie à ma sombre pensée, De cette vision du mouvant genre humain, Ce livre, où près d'hier on entrevoit demain, Est sorti, reflétant de poëme en poëme Toute cette clarté vertigineuse et blème; Pendant que mon cerveau douloureux le couvait, La légende est parfois venue à mon chevet, Mystérieuse sœur de l’histoire sinistre ; POÉSIE. — y.

LMPRIMENRIE

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