LA TERRE
Elle nourrit ce qu'elle crée,
Et l'arbre est confiant quand l'homme est incertain; O confrontation qui fait honte au destin,
O grande nature sacrée!
Elle fut le berceau d'Adam et de Japhet, Et puis elle est leur tombe; et c'est elle qui fait Dans Tyr qu'aujourd'hui l'on ignore, Dans Sparte et Rome en deuil, dans Memphis abattu, Dans tous les lieux où l'homme a parlé, puis s’est tu, Chanter la cigale sonore.
Pourquoi? Pour consoler les sépulcres dormants. Pourquoi? Parce qu'il faut faire aux écroulements Succéder les apothéoses, Aux voix qui disent Non les voix qui disent Oui, Aux disparitions de l'homme évanoui Le chant mystérieux des choses.
La terre a pour amis les moissonneurs; le soir, Elle voudrait chasser du vaste horizon noir L’âpre essaim des corbeaux voraces, A l’heure où le bœuf las dit : Rentrons maintenant; Quand les bruns laboureurs s’en reviennent traînant Les socs pareils à des cuirasses.
Elle enfante sans fin les fleurs qui durent peu; Les fleurs ne font jamais de reproches à Dieu; Des chastes lys, des vignes mûres, Des myrtes frissonnant au vent, jamais un cri Ne monte vers le ciel vénérable, attendri Par l'innocence des murmures.
Elle ouvre un livre obscur sous les rameaux épais; Elle fait son possible, et prodigue la paix
Au rocher, à l’arbre, à la plante, Pour nous éclairer, nous, fils de Cham et d'Hermès,
Qui sommes condamnés à ne lire jamais Qu'à de la lumière tremblante.
Son but, c'est la naissance et ce n'est pas la mort; C’est la bouche qui parle et non la dent qui mord; Quand la guerre infime se rue Creusant dans l’homme un vil sillon de sang baigné, Farouche, elle détourne un regard indigné De cette sinistre charrue.
Meurtrie, elle demande aux hommes : À quoi sert
Le ravage? Quel fruit produira le désert?
Pourquoi tuer la plaine verte?
Elle ne trouve pas utiles les méchants,
Et pleure la beauté virginale des champs Déshonorés en pure perte.
La terre fut jadis Cérès, Alma Cérès,
Mère aux yeux bleus des blés, des prés et des forêts; Et je l’entends qui dit encore :
Fils, je suis Démèter, la déesse des dieux;
Et vous me bâtirez un temple radieux Sur la colline Callichore.
Paris. — 12 août 1873.