‹ PoésieChapitre 57 sur 217 · LE ROI EST LE ROI · texte numérisé non relu

LE ROI EST LE ROI

Roi, vous vous croyez moins prince Et vous jurez par l'enfer

Dans cette montagne où grince

Ma vicille herse de fer;

D'effroi votre âme est frappée; Vous vous défiez, trompeur; Traître et poltron, mon épée Vous fait honte et vous fait peur.

Vous me faites garder, sire; Vous me faites épier

Par tous vos barons de cire Dans leurs donjons de papier;

Derrière vos capitaines Vous tremblez en m'approchant;

Comme l'eau sort des fontaines, Le soupçon sort du méchant;

Votre altesse scélérate N’aurait pas d'autre façon Quand je serais un pirate, Le spectre de l’horizon!

Vous consultez des sorcières Pour que je meure bientôt; Vous cherchez dans mes poussières De quoi faire un échafaud;

Vous rêvez quelque équipée; Vous dites bas au bourreau

Que, lorsqu'un homme est épée, Le sépulcre est le fourreau;

Votre habileté subtile

Me guette à tous les instants; Eh bien! c'est peine inutile Et vous perdez votre temps.

Vos précautions sont vaines; Pourquoi? je le dis à tous :

C'est que le sang de mes veines N'est pas à moi, mais à vous.

Quoique vous soyez un prince Vil, on ne peut le nier,

Le premier de la province,

De la vertu le dernier;

Quoique à ta vue on se sauve, Seigneur; quoique vous ayez Des allures de loup fauve Dans des chemins non frayés;

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Plus qu'il n'est permis à l’homme Et qu'il ne convient à Dieu.

Mais, pour marquer la limite, Il faudrait étudier;

Il faudrait être un ermite

Ou bien un contrebandier.

Moi, ce n'est pas mon affaire; Je ne veux rien vous Ôter; Etant le Cid, je préfère Obéir à disputer.

Accablez nos sombres têtes De désespoir et d’ennuis, Roi, restez ce que vous êtes; Je reste ce que je suis.

J'ai toujours, seul dans ma sphère, Souffert qu'on me dénigrat.

Je n'ai pas de compte à faire Avec le roi, mon ingrat.

Je t'ai, depuis que j'existe, Donné Jaen, Balbastro,

Et Valence, et la mer triste Qui fait le bruit d'un taureau,

Et Zamora, rude tâche, Huesca, Jaca, Teruel,

Et Murcie où tu fus lâche, Et Vich où tu fus cruel,

Et Lerme et ses sycomores, Et Tarragone et ses tours,

Et tous les ans des rois mores, Et le grand Cid tous les jours!

Nos deux noms iront ae Jusqu'à nos derniers neveux.

Souviens-t'en, si bon te semble; N'y songe plus, si tu veux.

Je baisse mes yeux, j'en ôte Tout regard audacieux;

Entrez sans peur, roi mon hôte; Car il n’est qu'un astre aux EG

Cet astre de la nuit noire, Roi, ce n'est pas le bonheur, Ni l'amour, ni la victoire, Ni la force; c'est l'honneur.

Et moi qui sur mon armure Ramasse mes blancs cheveux, Moi sur qui le soir murmure, dé se Moi qui vais mourir, je veux

Que, le jour où sous son voile Chimène prendra le deuil, On allume à cette étoile

Le cierge de mon cercueil.

k Ainsi le Cid, qui harangue Sans peur ni rébellion,

Lèche son maître, et sa langue Est rude, étant d’un lion.

Guernesey. — 5 juillet 1856.

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