‹ PoésieChapitre 60 sur 217 · MONTFAUCON · texte numérisé non relu

MONTFAUCON

Lugubre vision! au-dessus d’un mur blanc

Quelque chose d’informe et qui paraît tremblant Se dresse; chaos morne et ténébreux; broussaille De silence, d'horreur et de nuit qui tressaille;

On ne voit le nuage, et l'ombre aux vagues yeux, Et le blêmissement formidable des cieux,

Et la brume qui flotte, et l’astre qui Aamboie, Qu'à travers une vaste et large claire-voie

De poutres, dont chacune est un sanglant barreau; On dirait que Satan, l’infime ange-bourreau,

Dont la rage et la joie et la haine, acharnées, Exécutent Adam depuis six mille années,

Sur ces fauves piliers a posé de sa main

La grande claie où fut traîné le genre humain. C'est, dans l’obscurité lugubrement émue,

De la terreur, bâtie en pierre, ét qui remuc;

C’est délabré, croulant, lépreux, désespéré;

Les poteaux ont pour toit le vide; le degré Aboutit à l’échelle et l'échelle aux ténèbres;

Le crépuscule passe à travers des vertèbres

Et montre dans la nuit des pieds aux doigts ouverts; Entre les vieux piliers, de moisissure verts,

Blèêmes quand les rayons de lune s’y répandent, La-haut des larves vont et viennent, des morts pendent, Et la fouine a rongé leur crâne et leur fémur,

Et leur ventre effrayant se fend comme un fruit mûr; Si la mort connaissait les trépassés, si l'homme Valait que le tombeau sût comment il se nomme, Si l'on comptait les grains du hideux chapelet,

On dirait : «Celui-ci, c'est Tryphon, qui voulait Fêter le jour de Pâque autrement qu'Irénée; Ceux-là sont des routiers, engeance forcenée, Gueux qui contre le sceptre ont croisé le bâton; Cet autre, c’est Glanus, traducteur de Platon; Celui-ci, que des lois frappa la prévoyance,

Osa propager l’art du sorcier de Mayence,

Et jeter à la foule un Virgile imprimé;

C'est Pierre Albin; l'oubli sur lui s'est refermé; Cet autre est un voleur, cet autre est un poëte. » Derrière leur tragique et noire silhouette,

L’azur luit, le soir vient, l'aube blanchit le ciel; Le vent, s'il entre là, sort pestilentiel;

Chacun d'eux sous le croc du sépulcre tournoie; Et tous, que juin les brûle ou que janvier les noie, S'entre-heurtent, fameux, chétifs, obscurs, marquants, Et sont la même nuit dans les mêmes carcans; Le craquement farouche et massif des traverses Accompagne leurs chocs sous les âpres averses, Et, comble de terreur, on croirait par instant

Que le cadavre, au gré des brises s’agitant,

Avec son front sans yeux et ses dents sans gencives, Rit dans la torsion des chaînes convulsives; L’exécrable charnier, sous ses barres de fer, Regardant du côté de Rome et de l'enfer,

Dans l'étrange épaisseur des brumes infinies Semble chercher au loin ses sœurs les gémonies, Et demander au gouffre où nul astre n'a lui

Si Josaphat sera plus sinistre que lui;

Et toujours, au-dessus des clochers et des dômes, Le vent lugubre joue avec tous ces fantômes, Hier, demain, le jour, la nuit, l'été, l'hiver;

Et ces morts sans repos, où fourmille le ver

Plus que l'abeille d’or dans le creux des yeuses, Cette agitation d’ombres mystérieuses,

L’affreux balancement de ces spectres hagards, Ces crânes sans cheveux, ces sourcils sans regards, Ce grelottement sourd de ferrailles funèbres, Chassent dans la nuée, à travers les ténèbres,

Les purs esprits de l'aube et de l’azur, venus Pour s’abattre au milieu des vivants inconnus, Pour faire leur moisson sublime dans la foule, Dire aux peuples le mot du siècle qui s'écoule, Et leur jeter une âme et leur apporter Dieu;

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