II
Grande nouvelle. Emoi dans tout Valladolid.
uoi? Qu'est-ce denc? Le roi se dément! Le roi cède!
Alphonse a pour maîtresse une fille assez laide, Et qui, par cela même, on ne sait pas pourquoi, Fait tout ce qu'elle veut de la raison du roi,
Au point qu'elle en pourrait tirer des choses sages. Cette fille a-t-elle eu quelques mauvais présages ? Ou bien le roi du peuple entend-il la rumeur? Est-il las des héros qu'il a faits par humeur? Finit-il par trouver cette gloire trop plate? Craint-il que tout à coup une guerre n'éclate
Qui soit vraiment méchante et veuille un vrai héros? Le certain, c'est qu'après le combat de taureaux Son altesse un dimanche a dit dans la chapelle : «Ruy Diaz de Bivar revient. Je le rappelle.
Je le veux.» Ils sont à plus d'un esprit subtil; Pourtant pas un n'a dit : Mais le Cid voudra-t:l ? N'importe, il plaît au roi de revoir ce visage.
Pour éblouir le Cid, il charge du message
Un roi, l'homme entre tous vénéré dans sa cour, Son vassal, son parent, le roi d’Acqs-en-Adour, Santos le Roux, qu'on nomme aussi le Magnanime, Parce qu'étant tuteur d’Atton, comte de Nîme,
Il le fit moine, et prit sa place, et confisqua
Ses biens pour les donner au couvent de Huesca.
Ce sont de braves cœurs que les gens de la plaine; Ils chantent dans les blés un chant bizarre et fou; Et quant à leurs habits faits de cuir et de laine, Boire les use au coude et prier, au genou.
Étant fils du sang basque, ils ont cet avantage Sur les froids espagnols murés dans leurs maisons, Qu'ils préfèrent à l’eau, fütelle prise au Tage, Le vin mystérieux d’où sortent les chansons.
IMPRIMERIE NATIONALE
Ils sont hospitaliers, prodigues, bons dans l'âme; L'homme dit aux passants : Entrez, les bienvenus! Pour un petit enfant qu'elle allaité, la femme Montre superbement deux seins de marbre nus.
Lorsque l’homme est aux champs, la femime reste seule ; N'importe, entrez! passants, le lard est sur l’étal, Mangez! Et l'enfant joue, et dans un coin l’aïeule Raccommode un vieux sistre aux cordes de métal.
Quelques-uns sont bergers dans les grands terrains vagues, Champs que les bataillons ont légués aux troupeaux,
Mer de plaines ayant les ne pour vagues,
Où César a laissé l'ombre de ses drapeaux.
Là passent des bœufs roux qui sonnent de la cloche, Avertissant l'oiseau de leur captivité;
L'homme y féconde un sol plus âpre que la roche, Et de cette misère extrait de la fierté.
L’égyptienne y rôde, et suspend en guirlandes Sur sa robe en nbesté les bleuets db sillon;
La fleur s'offre aux gypsis errantes dans ces HAE Car, fille du fumier, elle est sœur du haillon.
Là, tout est rude; août lamboie et janvier gèle;
Le zingaro regarde, en venant boire aux puits,
Les ronds mouillés que font les seaux sur la margelle, Tout cercle étant la forme eflrayante des nuits.
Là, dans les grès hideux, l’ermite fait sa grotte. Lieux tristes! le boucher y vient trois fois par an; Le grelot des moutons y semble la marotte Dont l'animal, fou sombre, amuse Dieu tyran.
Peu d'herbe; les brebis paissent exténuées; Le pâtre a tout l'hiver sur son toit de roseaux
Le bouleversement farouche des nuées Quand les hydres de pluie ouvrent leurs noirs naseaux. |
Ces hommes sont vaillants. Ames de candeur pleines, Leur regard est souvent fauve, jamais moqueur; Rien ne gêne le souffle immense dans les plaines;
La liberté du vent leur passe dans le cœur.
Leurs filles, qui s’en vont laver aux cressonnières,
Plongent leur jambe rose au courant des ruisseaux ; On ne sait, en entrant dans leurs maisons tanières, Si l'on voit des enfants ou bien des lionceaux.
Voisins du bon proscrit, ils labourent, ils sèment, À l'ombre de la tour du preux Campéador; Contents de leur ciel bleu, pauvres, libres, ils aiment:
Le Cid plus que le roi, le soleil plus que l'or.
Ils récoltent au bas des monts, comme en Provence, Du vin qu'ils font vieillir dans des outres de peau; Le fisc, quand il leur fait payer leur redevance, Leur fait l'effet du roi qui leur tend son chapeau.
Les rayons du grand Cid sur leurs toits se répanden';. Il est l'auguste ami du chaume et du grabat; | Car avec les héros les laboureurs s'entendent;
L'épée à sa moisson, le soc a son combat.
La charrue est de fer comme les pertuisanes; Les victoires, sortant du champ et du hallier, Parlent aux campagnards étant des paysannes, Et font le peuple avec la gloire familier.
Ils content que parfois ce grand Cid les arrête, Les fait entrer chez lui, les nomme par leur nom, Et que, lorsqu'à l’étable ils attachent leur bête, Babieça n'est pas hautaine pour l’ânon.
Le barbier du hameau le plus proche raconte
Que parfois chez lui vient le Cid paisible et franc, Et, vrai! qu'il s’assied là sur l'escabeau, ce comte Et ce preux qui serait, pour un tronc, trop grand.
Le barbier rase bien le héros, quoiqu'il tremble; Puis, une loque est là pour tous ceux qui viendront; Le Cid prend ce haïllon, torchon du peuple, et semble
Essuyer le regard des princes sur son front.
Comment serait-il fier puisqu'il a tant de gloire? Les filles dans leur cœur aiment cet Amadis; La main blanche souvent jalouse la main noire Qui serre ce poing fort, plein de foudres jadis.
Ils se disent, causant, quand les nuits sont tombées, Que cet homme si doux, dans des temps plus hardis, Fut terrible, et, géant, faisait des enjambées
Des tours de Pampelune aux clochers de Cadix.
Il n’est pas un d’entre eux qui ne soit prêt à suivre Partout ce Ruy Diaz comme un céleste esprit,
En mer, sur terre, au bruit des trompettes de cuivre, Malgré le groupe blond des enfants qui sourit.
Tels sont ces laboureurs. Pour défendre l'Espagne, Ces rustres au besoin font plus que des infants; Ils ont des chariots criant dans la campagne,
Et sont trop dédaigneux pour être triomphants.
Ils cultivent les blés où chantent les cigales; Pélage à lui jadis les voyait accourir,
Et jamais ne trouva leurs âmes inégales
Au danger, quel qu'il fût, quand il fallait mourir.
Ruy Diaz de Bivar est leur plus belle gerbe.
Dans un beau train de guerre et de chevaux fougueux,
Don Santos traversa leurs villages, superbe, Avec le bruit d’un roi qui passe chez des gueux.
On ne le suivit point comme on fait dans les villes; Nul ne le harangua, ces hommes aux pieds nus Ayant la nuque dure aux saluts inutiles
Et se dérangeant peu pour des rois inconnus.
«Je suis l'ami du roi», disait-il avec gloire;
Et nul ne s'inclinait que le corrégidor;
Le lendemain, ayant grand'soif et lan boire, Il dit : «Je suis l'ami du Cid Campéador. »
Don Santos traversa la plaine vaste et rude, Et l’on voyait au fond la tour du fier banni; C'est là qu'était le Cid. Le ciel, la solitude, Et l'ombre environnaient sa grandeur d'infini.
Quand Santos arriva, Ruy, qui sortait de table, Était dans l'écurie avec Babieca;
Et Santos apparut sur le seuil de l’étable;
Ruy ne recula point, et le roi s’avança.
La jument, grasse alors comme un cheval de moine, Regardait son scigneur d'un regard presque humain; Et le bon Cid, prenant dans l’auge un peu d'avoine, La lui faisait manger dans le creux de sa main.
Le roi Santos parla de sa voix la plus haute :
«Cid, je viens vous chercher. Nous vous honorons tous.
Tel mot, qui par moments tombe de vous, fatigue Son altesse à la cour, à la ville, au Prado;
Le creusement n'est pas moins importun, Rodrigue, De la goutte d’orgueil que de la goutte d’eau.
Je ne dis pas ceci pour vous, Cid redoutable. Vous êtes sans orgucil, étant de bonne foi; Si j'étais empereur, vous seriez connétable; Mais seulement tâchez de faire cas du roi.
Quand vous lui rapportez, vainqueur, quelque province, Le roi trouve, et ceci de nous tous est compris,
Que jamais un vassal n’a salué son prince,
Cid, avec un respect plus semblable au mépris.
Votre bouche en parlant sourit avec tristesse; On sent que le roi peut avoir Burgos, Madrid, Tuy, Badajoz, Léon, soit; mais que son altesse N'aura jamais le coin de la lèvre du Cid.
Le vassal n’a pas droit de dédain sur le maître.
On vous tire d’exil; mais, Cid, écoutez-moi,
Il faut dorénavant qu’il vous convienne d’être
Aussi grand devant Dieu, moins haut devant le roi.
Pour apaiser l'humeur du roi, fort légitime, Il suffit désormais que le roi, comme il sied, Sente qu'en lui parlant vous avez de l'estime.»
Babieça frappait sa litière du pied,
Les chiens tiraient leur chaîne et grondaient à la porte, Et le Cid répondit au roi Santos le Roux :
«Sire, il faudrait d'abord que vous fissiez en sorte
Que j'eusse de l'estime en vous parlant à vous. »
11 février 1859.