‹ PoésieChapitre 74 sur 217 · TT · texte numérisé non relu

TT

Le vent, sur nos plateaux et sur nos longues rampes, Méële l'horizon vague et les murs et les toits

Et les tours au frisson vertigineux des bois;

Et nos blancs escaliers, nos porches, nos arcades Flottent dans le nuage écumant des cascades;

Sous nos abris sacrés, nul bruit ne les troublant, Vivent le martinet, l’ibis, le héron blanc

Qui porte sur le front deux longues plumes noires; L'air ride nos bassins, inquiètes baïgnoires

Où viennent s'apaiser les pâles voluptés;

Des bœufs à face humaine, à nos portes sculptés, Témoignent que Belus est le seul roi du monde; À de certains endroits notre ombre est si profonde Que la nuit en montant aux cieux n'y change rien; Nous avons vu grandir le trône assyrien;

Nos troncs, contemporains des anciens jours de l'homme, Ont vu le premier arbre et la première pomme, Et, vieux, ils sont puissants, et leurs antiques fûts Ont des rameaux si durs, si noueux, si touflus,

Et d’un balancement si noir, que le zéphyre Epuisé s'y fatigue et ne peut leur sufhre;

Et leur vaste branchage est fait d’un tel granit Qu'il faudrait l'ouragan pour y bercer un nid.

Gloire à Sémiramis qui posa nos terrasses

Sur des murs que vient battre en vain le flot des races Et sur des ponts dont l'arche est au-dessus du temps! Cette reine, parois, sous nos rameaux flottants, Venait rire entre deux écroulements d’empires;

Elle abattait au loin les rois moindres ou pires,

Puis s'en allait ayant l’homme jusqu'aux genoux,

Et venait respirer contente parmi nous;

Gaie, elle se couchait sur des peaux de panthère; Quels lieux, quels champs, quels murs, quels palais sur la terre, Hors nous, ont entendu rire Sémiramis?

Nous, les arbres hautains, nous étions ses amis;

Nos taillis ont été les parvis et les salles

Où s’épanouissaient ses fêtes colossales;

C'est dans nos bras, que n’a jamais touchés la faulx, Que cette reine a fait ses songes triomphaux;

Nos parfums ont parfois conseillé des supplices;

De ses enivrements nos fleurs furent complices;

Nos sentiers n'ont gardé qu'une trace, son pas.

Fils de Sémiramis, nous ne périrons pas;

Ce qu'assembla sa main, qui pourrait le disjoindre? Nous regardons le siècle après le siècle poindre; Nous regardons passer les peuples tour à tour; Nous sommes à jamais, et jusqu'au dernier jour, Jusqu'à ce que l'aurore au front des cieux s’endorme, Les jardins monstrueux pleins de sa joie énorme.»

Une troisième voix dit :

«Sésostris est grand; Cadmus est sur la terre un homme fulgurant; Comme Typhon cent bras, Cyrus a cent batailles; Ochus, portant sa hache aux profondes entailles, Du Taurus fièrement garde l’âpre ravin; Hécube est sainte; Achille est terrible et divin; Il semble, après Thésée, Astyage, Alexandre,

Que l'homme trop grandi ne peut plus que descendre;

La calme majesté revêt Belochus trois;

Xercès, de Salamine assiégeant les détroits, Ressemble à l’aquilon des mers; Penthésilée

À sur son dos la peau d'une bête étoilée,

Et, superbe, apparaît tendant son arc courbé; Didon, Sémirämis, Thalestris, Niobé, Resplendissent parmi les profondeurs sereines;

Mais entre tous ces rois, entre toutes ces reines, Reines au sceptre d'or qu'admire un peuple heureux, Rois vainqueurs ou bénis, se disputant entre eux

Ces fiers surnoms, le grand, le beau, le fort, le juste,

DMPRIMERIE N

Artémise est sublime et Mausole est auguste.

Je suis le monument du cœur démesuré;

La mort n'est plus la mort sous mon dôme azuré; Elle est splendide, elle est prospère, elle est vivante; Elle à tant de porphyre et d’or qu'elle s'en vante;

Je suis le deuil triomphe et le tombeau palais.

Oh! tant qu'on chantera ce chant : «Oublions-les, «Vivons, soyons heureux!» aux morts gisant sous terre; Tant que les voluptés riront près du mystère;

Tant qu'on noïera ses deuils dans les vins décevants, Moi l'édifice sombre et superbe, Ô vivants,

Je jetterai mon ombre à vos joyeux visages;

Jusqu'à la fin des ans, jusqu'au terme des âges, Jusqu'à ce que le Temps, las, demande à s'asseoir, Mes cippes, mes piliers, mes arcs, l'aube et le soir Découpant sur le ciel mes frontons taciturnes

Où des colosses noirs rêvent, portant des urnes, Mon bronze glorieux et mon marbre sacré

Diront : Mausole est mort, Artémise a pleuré.

Les siècles, vénérable et triomphante épreuve,

À jamais en passant verront la grande veuve

Assise sur mon seuil, fantôme saint et doux;

Elle attend le moment d'aller, près de l'époux,

Se coucher dans le lit de la noce éternelle;

Elle pare son front d’ache et de fraxinelle,

Et se parfume afin de plaire à son mari;

Elle tient un miroir qui n’a jamais souri,

Et se met des anneaux aux doigts, et sous ses voiles Peigne ses longs cheveux d’où tombent des étoiles. »

Quand cette voix se tut, à Pise, près de là, Du haut d'une acropole une autie voix parla :

Dee

«Je suis l'Olympien, je suis le Musagète;

Tout ce qui vit, respire, aime, pense et végète, Végète, pense, vit, aime et respire en moi; L’encens monte à mes pieds mêlé d’un vague effroi; L'angle de mon sourcil touche à l'axe du monde; La tempête me parle avant de troubler l'onde;

Je dure sans vieillir, j'existe sans souffrir;

Je ne sais qu'une chose impossible, mourir.

J'ai sur mon front, que l'ombre en reculant adore, La bandelette bleue et rose de l'aurore.

O mortels effrénés, emportés, hagards, fous, L’urne des jours me lave en vous noircissant tous; À mesure qu'au fond des nuits et sous la voûte Du temps d’où l'instant suinte et tombe goutte à goutte, Les siècles, partant l’un après l’autre, s’en vont, Ainsi que des oiseaux volant sous un plafond, Hébé plus fraîche rit en mes hautes demeures; Ma jeunesse renaît sous le baiser des heures; J'empêche, en abaissant mon sceptre lentement Vers le trou monstrueux plein du triple aboîment, Cerbère de saisir les astres dans sa gueule;

La chaîne du destin immuable peut seule Meurtrir ma main égale à tout l'effort des dieux; Mon temple offre son mur au nid mélodieux;

Et c'est du vol de l'aigle et du vol de la foudre, C’est du cri de l'enfer tremblant de se dissoudre, C'est du choc convulsif des croupes des typhons, C'est du rassemblement des nuages profonds, Que le vieux Phidias d'Athènes, statuaire, Composa, dans l'horreur sainte du sanctuaire, L'immense apaisement de ma sérénité.

* Quand, dans le saint pœan par les mondes chanté,

L'harmonie amoindrie avorte ou dégénère,

Je rends le rhythme aux cieux par un coup de tonnerre; Mon crâne plein d'échos, plein de lueurs, plein d’yeux, Est l'antre éblouissant 4 grand Pan radieux;

En me voyant on croit entendre le murmure

De la ville habitée et de la moisson mûre,

Le bruit du gouffre au chant de l’azur réuni, L’onde sur l'océan, le vent dans l'infini,

Et le frémissement des deux ailes du cygne;

On sent qu'il suffirait à Jupiter d’un signe

Pour mêler sur le front des hommes le chaos;

Que seul je mets la bride aux bouches des fléaux, Que l’abîme est mon hydre, et que je pourrais faire Heurter le pôle au pôle et l'étoile à la sphère,

Et rouler à lots noirs les nuits sur les clartés,

Et s'entre-regarder les dieux épouvantés,

Plus aisément qu'un pâtre au flanc halé ne jette Une pierre aux chevreaux broutant sur le Taygète. »

Les nuages erraient dans les soufles des airs, Et la cinquième voix monta du bord des mers.

«Sostrate Gnidien regardait les étoiles.

De la tente des cieux dorant les larges toiles,

Elles resplendissaient dans le nocturne azur;

Leur rayonnement calme emplissait l’éther pur

Où, le soir, le grand char du soleil roule et sombre; Elles croisaient, au fond des clairs plafonds de l'ombre Où le jour met sa pourpre et la nuit ses airains, Leurs chœurs harmonieux et leurs groupes sereins; Le sinistre océan grondait au-dessous d'elles ;

L'onde à coups de nageoïire et les vents à coups d'ailes Luttaient, et l’âpre houle et le rude aquilon S'attaquaient dans un blême et fauve tourbillon;

Eole fou prenait aux cheveux Neptune ivre;

Et c'était la pitié du songeur que de suivre

Les pauvres nautoniers de son œil soucieux;

Partout piège et naufrage; il tombait de ces cieux Sur l’esquif et la barque et les fortes trirèmes Une foule d’instants terribles et suprêmes; Et pas une clarté pour dire : Ici le port!

Le gouffre, redoublant de tourmente et d’efort, Vomissait sur les nefs, d'horreur exténuées, Toute son épouvante et toutes ses nuées; Et les brusques écueils surgissaient; et comment S'enfuir dans ce farouche et noir déchirement? Et les marins perdus se courbaient sous l'orage; La mort leur laissait voir, comme un dernier mirage, La terre s’éclipsant derrière les agrès, Les maisons, les foyers pleins de tant de regrets, Des fantômes d'enfants À genoux, et des rêves 2 De femmes se tordant les bras le long des grèves; On entendait crier de lamentables voix :

(Adieu, terre! patrie, adieu! collines, bois, (Village où je suis né, vallée où nous vécûmes!...» Et tout s'engloutissait dans de vastes écumes, Out mourait; puis le calme, ainsi que le jour nait, Presque coupable et presque infâme, revenait; Le cie], l'onde, achevaient en concert leur mêlée, L'hydre verte laissait luire l’hydre étoilée; ; Océan se mettait, plein de morts, teint de sang, À gazouiller ainsi qu'un enfant innocent; Pendant l'algue allait et venait dans les chambres € navires roulant au fond de l’eau leurs membres; €S bâtiments noyés rampaient au plus profond se flots qui savent seuls dans l'ombre ce qu'ils font. nstes esquifs partis, croyant aux providences ! t les sphères menaient dans le ciel bleu leurs danses; lo n'ayant pu montrer ni le port ni l’écucil, 1 Préserver la nef de devenir cercueil, S constellations, jetant leur lueur pâle MSqu'au lit ténébreux de la grande eau fatale, ts Sous l'onde, et parmi les effrayants roseaux, SSSinant la figure obscure des vaisseaux,

Poupes et mâts, débris des sapins et des ormes, Eclairaient vaguement ces squelettes difformes,

Et faisaient sous l’écume, au fond du gouffre amer, Rire aux dépens des dieux les monstres de la mer. Les morts Alottaient sous l’eau qui jamais ne s'arrête, Et par moments, levant hors de l'onde la tête,

Ils semblaient adresser, dans leurs vagues réveils, Une question sombre et terrible aux soleils.

C'est alors que, des lots dorant les sombres cimes, Voulant sauver l'honneur des Jupiters sublimes, Voulant montrer l’asile aux matelots, révant Dans son Alexandrie, à l'épreuve du vent,

La haute majesté d'un phare inébranlable,

À la solidité des montagnes semblable,

Présent jusqu’à la fin des siècles sur la mer,

Avec du jaspe, avec du marbre, avec du fer, Avec les durs granits taillés en tétraèdres,

Avec le roc des monts, avec le bois des cèdres, Et le feu qu'un titan a presque osé créer,

Sostrate Gnidien me fit, pour suppléer,

Sur les eaux, dans les nuits fécondes en désastres, À l’'inutilité magnifique des astres. »

Et ceci dans l’espace était à peine dit Qu'une voix du côté de Rhodes s’entendit :

«Mon nom : Lux; ma hauteur : soixante-dix coudées; Ma fonction : veiller sur les mers débordées; Le vrai phare, c'est moi.

Rhode est sous mon orteil.

Devant la fixité de mes yeux sans sommeil, L'hiver blanchit les monts où le milan séjourne,

Le zodiaque vaste et formidable tourne,

L'homme vit, l'océan roule, les matelots Débarquent sur les quais les sacs et les ballots,

Le jour luit, l'ouragan s'endort ou s’exaspère,

Et, gardien de l'eau bleue en son brumeux repaire, Sentinelle que nul ne viendra relever,

Je regarde la nuit venir, l'aube arriver,

La voile fuir, le ot hurler comme un molosse, Avec la rêverie immense du colosse.

O tristes mers, l’airain c'est l’immobilité; L'airain, large gouffre à jamais agité,

C'est la victoire; il sort de la forge géante;

Il à Vulcain pour père, ou Lysippe, ou Cléanthe, Où Phidias; il sort, fer, vivant; après quoi,

Il monte au piédestal comme à son trône un roi, Et s'empare du temps et de la solitude;

Et l'airain, cest le calme, Ô vaste inquiétude.

Lui limmuable, il fut à son heure OrAgEUx ; Dans tes fixes écucils, dans tes rapides jeux, Tu ne lui montres rien, Ô mer, qu'il ne connaisse; It Égale en durée, il t'égale en jeunesse; 7 fOnpgé la cuve ainsi que toi les ports; tant le bronze, il est rocher comme tes bords, t lot comme ton onde, ayant été la lave.

Î'est qu piédestal le triomphal esclave,

t le piédestal morne et soumis est son chien.

Le cie] , auteur de tout, du mal comme du bien, Lise construit, veut, rejette, FOIE au crée, et seul fait ce que l’homme croit faire;

€ ciel, — sans demander si c’est à l’immortel

U Si C’est au tyran qu'on élève un autel,

ANS S'informer à qui la foule prostitue

4 COnsacre l’airain, le marbre, la statue,

Mme l’ouvrier, fondeur ou forgeron,

Et sur le moule obscur, béant comme un dclairon, Où l'artiste sculpta Cécrops ou Polyphonte, Penche et fait basculer les chaudières de fonte; Eh bien, ce ciel sacré, pur, jamais endormi,

Qui donne au combattant le cheval pour ami, Au laboureur le bœuf ruminant dans l’étable,

O mer, c'est lui qui veut que, saint et respectable, Le bronze soit formé d’or, de cuivre et d'étain, Comme un sage, envoyé pour vaincre le destin, Etant la souveraine et grande conscience,

Est composé de foi, d'honneur, de patience; L'un affronte les ans, et l’autre les bourreaux;

Et le ciel fait l’airain comme il fait le héros.

C'est ainsi que je fus créé comme un athlète; Aujourd’hui ta colère énorme me complète,

O mer, et je suis grand sur mon socle divin

De toute ta grandeur rongeant mes pieds en vain; Nu, fort, le front plongé dans un gouffre de brume, Enveloppé de bruit et de grêle et d’écume

Et de nuit et de vents qui se heurtent entre eux,

Je dresse mes deux bras vers l’éther ténébreux Comme si j’appelais à mon aide l'aurore;

Mais il se tromperait s'il croit que je l'implore,

Le matin passager et court du jour changeant!

Le soleil large et chaud et la lune d'argent

Pour mon sourcil profond ne sont que des fantômes; L'étincelle des cieux, l'étincelle des chaumes,

Etoile ou paille, sont pour moi de la lueur;

La goutte de l'orage est ma seule sueur;

Je ne suis jamais las; et, sans que je me courbe, Vainqueur, je sens frémir sous moi l’abîme fourbe. Parfois l'aigle, évadé du désert nubien,

Au-dessus de mon front plane, et me dit : C'est bien.

Stable, plus que le gouffre éternel mais mobile, Plus que les peuples, plus que l'astre, plus que l'île, Je regarde errer l'eau, l'ombre, l'homme, et Délos;

J'ai sous mes yeux l’amas mystérieux des flots, Image des humains, des songes et des nombres; Le vaisseau convulsif passe entre mes pieds sombres; Le mât frissonnant bat ma cuisse ou mon genou; Et l'on voit s'engouffrer, fuyant l’aquilon fou, Sous l’arc prodigieux de mes jambes ouvertes, . La flotte qui revient du fond des ondes vertes. Ma droite élève au loin sur ma tête un flambeau; La tempête, vautour, le naufrage, corbeau, Viennent autour de moi s’abattre, et mon visage Les effraie, et devient sévère à leur passage ; Le salut me connaît, moi le grand chandelier, Ainsi que le chameau connaît le chamelier, Le char, Automédon, et l'esquif, Palinure; De même que la scie agrandit la rainure, La Proue en me voyant fend l’eau plus fièrement; Comme une fille craint son redoutable amant, La mer au sein lascif, cette prostituée, À peur de m'apporter quelque barque tuée, Et le flot, dont le pli roule un pauvre nocher, En S'approchant de moi, tâche de le cacher; Je Suis le dieu cherché par tout ce qui chancelle SRI Frémissement de l'onde universelle; Le naufragé m'invoque en embrassant l’écucil; 4 nuit je suis cyclope, et le phare est mon œil; Rouge comme la peau d'un taureau qu'on écorche, La ville semble un rêve aux lueurs de ma torche; Qu les marins perdus, c'est l'aurore qui point; & le règne; et le gouffre inquiet ne sait point il doit japper de joie ou rugir de colère tand, jusqu'aux profondeurs les plus mornes, j'éclaire IMmense tremblement de l'horizon confus.

Tais-toi, mer! Je serai toujours ce que je fus. s il ne se peut pas qu'en ma sombre aventure De. : Combattre rien dans toute la nature PlUS fort que ton flot terrible dont je ris;

Car il ne se peut pas, Ô gouffre aux tristes cris, Qu'après avoir fondu les briques des fournaises, Après s'être roulé sur la pourpre des braises, Après avoir lassé les soufflets haletants,

Mon fauve airain soit tendre aux morsures du temps; Que moi qui brave, roi des vagues éblouies,

Le ruissellement vaste et farouche des pluies, Moi qui, l'été, l'hiver, me dresse, sans savoir

Si la bourrasque est dure et si l’orage est noir, Qui vois l'éclair à peine, ayant pour ordinaire D'émousser sur ma peau de bronze le tonnerre, Je sois vaincu, détruit, aboli, ruiné,

Par l'heure, égratignure au sein M iluate de Phryné; Que jamais rien m ébinls et que, parce qu ‘il passe Des astres au zénith, des re dans l’espace, Mes muscles, enviés par le granit souvent,

Se déforment ainsi qu'une nuée au vent;

Et qu'une vaine année arrivant acharnée,

Et rapide, et prodigue, après une autre année, Une saison venant après une saison,

Janvier remplaçant mai dans le vague horizon, En soufflant sur les nids et sur les fleurs, dissipe L'ouvrage de Charès, élève de Lysippe.

Je suis à pour jamais; lève les yeux et vois

Sur ton front le colosse, Ô mer aux rudes voix! Que m'importe! rugis, tonne, éclabousse, gronde, Je suis enraciné dans le crâne du monde,

Comme le mont Ossa, comme le mont Athos;

Et la seule statue ayant deux piédestaux,

C'est moi; je brave Hadès et je vaincrai Saturne; On m'a nommé Soleil, mais le bronze est nocturne; Vulcain forgea de l'ombre et fit l’airain; j'ai beau Jeter sur l'océan le frisson d’un flambeau,

J'ai beau porter au poing une flamme qui guide L'homme, battu des mers, dans cette nuit liquide, Autour de moi, sur l’île et sur l’eau, clair miroir,

L'aube a beau resplendir, je suis le géant noir;

J'ai la durée obscure et lourde des ténèbres;

Je sens l'énigme en moi liée à mes vertèbres,

Et Pan mystérieux met sa force en mes reins;

Je vis; les ténébreux sont aussi les sereins;

Puissant, je suis tranquille; et la terre Âpre ou blonde,

Le bouleversement tumultueux de l’onde,

Les races succédant aux races, les tribus

Et les peuples changeant de lois, de mœurs, de buts,

La transformation lente des destinées,

La déroute effarée et sombre des années,

Tous les êtres du globe ou du bleu firmament

Entrant, sortant, flottant, surgissant, s'abimant,

Sur mon front, qui domine et la vague et la plage,

Sont de La vision, mais ne sont pas de l’âge;

Les siècles sont pour moi, colosse, des instants;

Êt, tant qu'il coulera des jours des mains du temps,

Tant que poussera l'herbe et tant que vivra l'homme,

Tant que les chars pesants et les bêtes de somme

Marcheront sur la plaine, usant les durs pavés,

Mes deux pieds écartés et mes deux bras levés, ant la mer qui vient, s'enfle, approche et recule,

Devant l’astre, devant le pâle crépuscule,

Sembleront au passant vers ces rochers venu

Le Srand X de la nuit debout dans l'inconnu. »

Ex, COMme dans un chœur les strophes s’accélèrent, PAS ces voix dans l'ombre obscure se mêlèrent. S Jardins de Bélus répétèrent : «Les jours °US versent les rayons, les parfums, les amours; é Printemps immortel, c'est nous, nous seuls; nous sommes 4 Joie Épanouie en roses sur les hommes. »

Ë Mausolée altier dit : «Je suis la douleur; € Suis le marbre, auguste en sa sainte pâleur;

Cieux! je suis le grand trône et le grand mausolée; Contemplez-moi. Je pleure une larme étoilée. » «La sagesse, c'est moi», dit le phare marin;

«Je suis la force», dit le colosse d’airain;

Et l'Olympien dit : «Moi, je suis la puissance. » Et le temple d "Éphèse, autel que l’âme encense, Fronton qu'adore l'art, dit : «Je suis la beauté. » «Et moi, cria Chéops, je suis l’éternité. »

Et je vis, à travers le crépuscule humide, Apparaître la haute et sombre pyramide.

Superposant au fond des espaces béants

Les mille angles confus de ses degrés géants, Elle se dressait, blême et terrible, étagée, De plus de plis brumeux que l’âpre mer Egée, Et sur ses Aots, jamais par le vent secoués, Avait au lieu d’esquifs les siècles échoués.

Flle était à, montagne humaine; et sa stature, Monstrueuse, donnait du trouble à la nature;

Son vaste cône d'ombre éclipsait l'horizon;

Les troupeaux des vapeurs lui laissaient leur toison; Le désert sous sa base était comme une table;

Elle montait aux cieux, escalier redoutable

D'on ne sait quelle entrée étrange de la nuit;

Son bloc fatal semblait de ténèbres construit; Derrière elle, au milieu des palmiers et des sables, On en voyait surgir deux autres, formidables; Mais, comme les coteaux devant le Pélion, Comme les lionceaux à côté du lion,

Elles restaient en bas, et ces deux pyramides Semblaient près de Chéops petites et timides; Au-dessus de Chéops planaient, allant, venant, Jetant parfois de l'ombre à tout un continent,

Des aigles effrayants ayant la forme humaine;

Et des foules sans nom éparses dans la plaine, Dans de vagues cités dont on voyait les tours,

LS

Je suis le ver. Je suis fange et cendre. O ténèbres,

Je règne. Monuments, entassements célèbres, Panthéons, Rhamséïons,

Façades de l'immense orgueil humain, si fières

Que l’homme devant vous doute s'il voit des pierres Ou s'il voit des rayons,

Sanctuaires chargés d’astres et d'empyrées, Splendides profondeurs de colonnes dorées, Vaste enceinte d'Assur, Mur où Nemrod cloua lhippanthrope Phœanthe, Et dont la ronde tour, sous les oiseaux béante, Leur semble un puits obscur,

Terrasses de Theglath, avec vos avenues

Augustes par deux rangs de sphinx aux gorges nues, Cirque d'Anthrops-le-Noir

Si beau que, résistant à l'heure qui s'arrête,

Les chevaux du soleil, cabrés, baissent la tête Pour tâcher de te voir!

Jardins, frontons ailés aux larges envergures, Portiques, piédestaux qui portez des figures

Au geste souverain, Et qui, du haut des caps que votre masse encombre, Ajoutez à la mer vaste et sinistre l'ombre

Des déesses d’airain,

Acropole où l’on vient des confins de la terre, Tour du Bœuf, où Jason, raillant le Sagittaire, Vint sonner du buccin, ui fais aux voyageurs, vains comme les abeilles

Et vivants par leurs yeux avides de merveilles, Braver le Pont-Euxin,

O temple Acrocéraune, 6 pilier d'Érythrée,

Fiers de votre archipel, car c'est la mer sacrée, La mer où luit Pylos,

Ses vagues ont noyé la horde massapète,

Et, comme le vent vient de la montagne, il jette Des plumes d’aigle aux flots,

Chéops, bâtie avec un art épouvantable,

Si terrible qu'à l’heure où, couché dans l’étable, Le chien n'ose gronder,

Sirius, devant qui toute étoile s'efface,

Est forcé de tourner vers toi sa sombre face Et de te regarder!

, Edifices! montez, et montez davantage.

Superposez l'étage et l'étage à l'étage, Et le dôme aux cités; Montez, sous votre base écrasez les campagnes;

Plus haut que les forêts, plus haut que les montagnes,

Montez, montez, montez!

Soyez comme Babel, âpre, indignée, austère, Cette tour qui voudrait échapper à la terre, Et qui dans les cieux fuit.

Montez, À l'archivolte ajoutez l'architrave.

Cor ! encor! Mettez le palais sur la cave, Le néant sur la nuit!

Montez dans le nuage, étant de la fumée!

+ L . » / lontez, toi sur l'Egypte, et toi sur l'Idumée, Pl Toi, sur le mont Caspé!

EUrEZ avec le deuil, chantez avec la noce.

À Noircir le zénith, À : le colosse rcir le zénith, Aamme que le colosse Tient dans son poing crispé.

Ne vous arrêtez pas. Montez! montez encorc!

Moi je rampe, et j'attends. Du couchant, de l'aurore Et du sud et du nord,

Tout vient à moi, le fait, l'être, la chose triste,

La chose heureuse; et seul je vis, et seul j'existe, Puisque je suis la mort.

La ruine est promise à tout ce qui s'élève.

Vous ne faites, palais qui croissez comme un rêve, Frontons au dur ciment,

Que mettre un peu plus haut mon tas de nourriture,

Et que rendre plus grand, par plus d'architecture, Le sombre écroulement.

Au fond de la poussière inévitable, un être

Rampe, et souffle un miasme ignoré qui pénètre L'homme de toutes parts,

Qui , . » 4 . \ .

ui noircit l'aube, éteint le feu, sèche la tige, Et . = .

qui suffit pour faire avorter le prodige

Dans la nature épars.

Le monde est sur cet être et l’a dans sa racine,

Et cet être, c'est moi. Je suis. Tout m’avoisine. Dieu me paye un tribut.

Vivez. Rien ne fléchit le ver incorruptible.

Hommes, tendez vos arcs; quelle que soit la cible, C'est moi qui suis le but.

O vivants, je l'avoue, on voit des hommes rire.

Plus d’une barque vogue avec un bruit de lyre; On est prince et seigneur;

Le lit nuptial brille, on s'aime, on se le jure,

L'enfant naît, les époux sont beaux; — j'ai pour dorure Ce qu'on nomme bonheur.

Je mords Socrate, Eschyle, Homère, après l’envie. Je mords l'aigle. Le bout visible de la vie Est à tous et partout, Et Quand au mois de mai le rouge-gorge chante, Ce qui fait que Satan rit dans l'ombre méchante, C'est que j'ai l’autre bout.

# POÉSIE, — w, 16

IMPRIMERIE NATIONALE

Je suis Inconnu noir qui, plus bas que la bête,

Remplit tout ce qui marche au-dessus de sa tête D’angoisse et de terreur;

La preuve d’Alecton pareille à Cléopâtre,

De la pourpre identique au haillon, et du pâtre Egal à l’empereur.

coast die ti

Je suis l'extinction du flambeau, toujours prête. Il suffit qu'un tyran pense à moi dans la fête Où les rois sont assis, Pour que sa volupté, sa gaîté, sa débauche, Devienne on ne sait quoi de lugubre où s'ébauche La pâle Némésis.

Je ne me laisse point oublier des satrapes;

La nuit, lascifs, leur main touche à toutes les grappes Du plaisir hasardeux,

Et, pendant que leurs sens dans l’extase frémissent,

Des apparitions de méduses blêmissent La voûte au-dessus d'eux. |

D DS S Se SE

Je suis le créancier. L’échéance m'est due.

J'ai, comme l’araignée, une toile tendue.

Tout l’univers, c'est peu.

Le fil imperceptible et noir que je dévide

Ferait l'aurore veuve et l’immensité vide S'il allait jusqu'à Dieu.

J'attends. L’obscurité sinistre me rend compte.

Le capitaine armé de son sceptre, l'archonte, Le grave amphictyon,

L'augure, le poëte étoilé, le prophète,

Tristes, songent à moi, cette vie étant faite De disparition.

Le visir sous son dais, le marchand sur son âne, Familles et tribus, les seigneurs d'Ecbatane

L'ÉPOPÉE DU VER. 243 Et les chefs de l’Indus

Passent, et seul je sais dans quelle ombre est conduite Cette prodigieuse et misérable fuite Des vivants éperdus.

Brillez, cieux. Vis, nature. O printemps, fais des roses. Rayonnez, papillons, dans les métamorphoses.

Que le matin est pur!

Et comme les chansons des oiseaux sont charmantes, Au-dessus des amants, au-dessus des amantes,

Dans le profond azur!

Quand, sous terre rampant, j'entre dans Babylone, Dans Tyr qui porte Ammon sur son double pylone, Dans Suze où l'aube luit, Lorsqu’entendant chanter les hommes, je me glisse, Invisible, caché, muet, dans leur délice, Leur triomphe et leur bruit,

Quoique l'épaisseur vaste et pesante me couvre,

Quoique la profondeur, qui jamais ne s’entrouvre, Morne et sans mouvement,

Me cache à tous les yeux dans son horreur tranquille,

Tout, quel que soit le lieu, quelle que soit la ville, Quel que soit le moment,

Tout, Vesta comme Éplé, Zénon comme Épicure, À le tressaillement de ma présence obscure; On à froid, on a peur; L'un frémit dans son faste et l’autre dans ses crimes, Et l'on sent dans l’orgueil démesuré des cimes Une vague stupeur;

Et le Vatican tremble avec le Capitole, Et le roi sur le trône, et sur l'autel l’idole,

Et Moloch et Sylla

Frissonnent, et le mage épouvanté contemple, Sitôt que le palais a dit tout bas au temple : Le ver de terre est là!

Je suis le niveleur des frontons et des dômes;

Le dernier lit où vont se coucher les Sodomes Est arrangé par moi;

Je suis fourmillement et je suis solitude; :

Je suis sous le blasphème et sous la certitude, Et derrière Pourquoi.

Nul dogme n'oserait affronter ma réponse.

Laïs pour moi se frotte avec la pierre ponce. Je fais parler Pyrrhon.

La guerre crie, enrôle, ameute, hurle, vole,

Et je suis dans sa bouche alors que cette folle Souffle dans son clairon.

Je suis l'intérieur du prêtre en robe blanche,

Je bave dans cette âme où la vérité penche; Quand il parle, je mens.

Le destin, labyrinthe, aboutit à ma fosse.

Je suis dans l'espérance et dans la femme grosse, Et, rois, dans vos serments.

Quel sommeil effrayant, la vie! En proie, en butte

À des combinaisons de triomphe ou de chute, Passifs, engourdis, sourds,

Les hommes, occupés d'objets qui se transforment,

Sont hagards, et devraient s’apercevoir qu'ils dorment, Puisqu'ils rêvent toujours!

J'ai pour l’ambitieux les sept couleurs du prisme. C’est moi que le tyran trouve en son despotisme

Après qu'il l'a vomi. ;

Je l’éveille, sitôt sa colère rugie.

Qu'est la méchanceté? C’est de la léthargie; Dieu dans l’âme endormi.

Hommes, riez. La chute adhère à l'apogée.

L’écume manquerait à la nef submergée, L’éclat au diamant, La neige à l’Athos, l'ombre aux loups, avant qu'on voie Manquer la confiance et l'audace et la joie À votre aveuglement.

L'éventrement des monts de jaspe et de porphyre À bâtir vos palais peut à peine sufhre, Larves sans lendemain!

Vous avez trop d’autels. Vos sociétés folles Meurent presque toujours par un excès d’idoles Chargeant l'esprit humain.

Qu'est la religion? L’abime et ses fumées.

Les simulacres noirs Aottant sous les ramées Des bois insidieux,

La contemplation de l'ombre, les passages

De la nue au-dessus du front pensif des sages, Ont créé tous vos dieux.

Vos prêtres insensés chargent Satan lui-même D'un dogme et d’un devoir, lui le monstre suprême, Lui la rébellion!

Is en font leur bourreau, leur morne auxiliaire, Sans même s'informer si cette muselière Convient à ce lion.

Pour aller jusqu'à Dieu dans l'infini, les cultes, Les religions, l'Inde et ses livres occultes

Par Hermès copiés,

Offrent leurs points d'appui, leurs rites, leurs prières,

Leurs dogmes, comme un gué montre à fleur d'eau des pierres Où l'on pose ses pieds.

Songes vains! Les Védas trompent leurs clientèles,

Car les religions sont des choses mortelles Qu'emporte un vent d'hiver;

Hommes, comme sur vous sur elles je me traîne;

Et, pour ronger l'autel, Dieu n'a pas pris la peine De faire un autre ver.

Je suis dans l'enfant mort, dans l’amante quittée,

Dans le veuvage prompt à rire, dans l'athée, Dans tous les noirs oublis.

Toutes les voluptés sont pour moi fraternelles.

C’est moi que le fakir voit sortir des prunelles Du vague spectre Iblis.

Mon œil guette à travers les fêlures des urnes.

Je vois vers les gibets voler les becs nocturnes Quêtant un noir lambeau.

Je suis le roi muré. J'habite le décombre.

La mort me regardait quand d'une goutte d'ombre Elle Le le corbeau.

Je suis. Vous n'êtes pas, feu des yeux, sang des veines, Parfum des Aeurs, granit des tours, Ô fiertés vainés! Tout d'avance est pleuré.

On m'extermine en vain, je renais sous ma voûte; Le pied qui m'écrasa peut poursuivre sa route, Je le dévorerai.

J'atteins tout ce qui vole et court. L'argiraspide Ne peut me fuir, eüt-il un cheval plus rapide

Je dévore les dents.

Oh! ce serait vraiment dans la nature entière Trop de faste, de bruit, d'emphase et de lumière, Si je n'étais dedans!

Le néant et l’orgueil sont de la même espèce. Je les distingue peu lorsque je les dépèce.

J’erre éternellement Dans une obscurité d’horreur et d’anathème, Redoutable brouillard dont Satan n’est lui-même Qu'un épaississement.

Tout me sert. Glaive et soc, et sagesse et délire.

De tout temps la trompette a combattu la Iyre; C'est le double éperon,

C'est la double fanfare aux forces infinies;

Le prodige jaillit de ce choc d'harmonies; Luttez, lyre et clairon.

Lyre, enfante la paix. Clairon, produis la guerre. Mettez en mouvement cette tourbe vulgaire Des camps et des cités; Luttez; poussez les uns aux batailles altières, Les autres aux moissons, et tous aux cimetières; Lyre et clairon, chantez!

Chantez! le marbre entend. La pierre n'est pas sourde, Les tours sentent frémir leur dalle la plus lourde, Le bloc est remué, Le créneau cède au chant qui passe par bouflée, Et le mur tressaillant qui naît devant Orphée, Meurt devant Josué.

À moi le condamné dans sa lugubre loge!

Il regarde effaré les pas que fait l'horloge; Et, quoiqu'en son ennui La Mort soit invisible à ses fixes prunelles, À d’obscurs battements il sent d’horribles ailes

Qui s’approchent de lui.

Rhode est fière, Chéops est grande, Éphèse est rare, Le Mausolée est beau, le dieu tonne, le phare Sauve les mâts penchés, Babylone suspend dans l'air les fleurs vermeilles, Et c’est pour moi que l’homme a créé sept merveilles, Et Satan sept péchés.

À moi la vierge en fleur qui rit et se dérobe, Fuit, passe les ruisseaux, et relève sa robe

Dans les prés ingénus!

À moi lés cris, les chants, la gaîté qui redouble! À moi l'adolescent qui regarde avec trouble

La blancheur des pieds nus!

Rois, jé me roule en cercle et je suis la couronne;

Buveurs, je suis la soif, murs, je suis la colonne; Docteurs, je suis la loi;

Multipliez les jeux et les épithalames,

Les soldats sur vos tours, dans vos séraïls les femmes; Faites, j'en ai l'emploi.

Sage ici-bas celui qui pense à moi sans cesse!

Celui qui pense à moi vit calme et sans bassesse; Juste, il craint le remord;

Sous son toit frêle il songe aux maisons insondables;

Il voit de la lumière aux deux trous formidables De la tête de mort.

Votre prospérité n'est que ma patience.

Hommes, la volonté, la raison, la science,

Tentent; seul j'accomplis.

Toute chose qu'on donne est à moi seul donnée. Il n'est pas de fortune et pas de destinée

Qui ne m'ait dans ses plis.

Le héros qui, dictant des ordres à l’histoire,

Croit laisser sur sa tombe un nuage de gloire, N'est sûr que de moi seul.

C'est à cause de moi que l'homme désespère.

Je regarde le fils naître, et j'attends le père, En dévorant l’aïeul.

Je suis l'être final. Je suis dans tout. Je ronge

Le dessous de la joie, et, quel que soit le songe Que les poëtes font,

J'en suis, et l'hippogrifie ailé me porte en croupe;

Quand Horace en riant te fait boire à sa coupe, Chloé, je suis au fond.

La dénudation absolue et complète,

C'est moi. J'ôte la force aux muscles de l’athlète; Je creuse la beauté;

Je détruis l'apparence et les métamorphoses;

C'est moi qui maintiens nue, au fond du puits des choses,

L'auguste vérité.

Où donc les conquérants vont-ils? mes yeux les suivent. À qui sont-ils? à moi. L'heure vient; ils m'arrivent,

Découronnés, pâlis, Et tous je les dépouille, et tous je les mutile, Depuis Cyrus vainqueur de Tyr jusqu'à Bathylle Vainqueur d'Amaryllis.

Le Semeur me prodigue au champ qu'il ensemence.

Tout en achevant l'être expiré, je commence L'être encor jeune et beau.

Ce que Fausta, troublée en sa pensée aride,

Voit dans le miroir pâle où s’ébauche une ride, C'est un peu de tombeau.

Toute ivresse m'aura dans sa dernière goutte;

Et sur le trône il n’est rien à quoi je ne goûte. Les Trajans, les Nérons

Sont à moi, honte et gloire, et la fange est épaisse

Et l'or est rayonnant pour que je m'en repaisse. Tout marche; j'interromps.

J'habite Ombos, j'habite Élis, j'habite Rome.

J'allonge mes anneaux dans la grandeur de l’homme; J'ai l'empire et l'exil;

C'est moi que les puissants et les forts représentent;

En ébranlant les cieux, les Jupiters me sentent Ramper dans leur sourcil.

Je prends l’homme, ébauche humble et tremblante qui pleure, Le nerf qui souffre, l'œil qu'en vain le jour effleure, Le crâne où dort l'esprit, Le cœur d'où sort le sang ainsi qu'une couleuvre, La chair, l'amour, la vie; et j'en fais un chef-d'œuvre, Le squelette qui rit.

L'eau n'a qu'un bruit; l'azur n’a que son coup de foudre; Le juge n'a qu'un mot, punir, ou bien absoudre; L'arbre n'a que son fruit; L'ouragan se fatigue à de vaines huées, Et n'a qu'une épaisseur quelconque de nuées; Moi, j'ai l'énorme nuit.

L’Etna n’est qu'un charbon que creuse un peu de soufre; L'erreur de l'océan, c'est de se croire un gouffre;

Je dirai : c'est profond Quand vous me trouverez un précipice, un piège,

Où l'univers sera comme un flocon de neige

Qui décroït et qui fond.

Quoique l'enfer soit triste et quoique la géhenne,

Sans pitié, redoutable aux hommes pleins de haine, Ouverte au-dessous d'eux,

Soit étrange et farouche, et quoiqu'elle ait en elle

Les immenses cheveux de la flamme éternelle, Qu'agite un vent hideux,

Le néant est plus morne encor, la cendre est pire Que la braise, et le lieu muet où tout expire Est plus noir que l'enfer; Le flamboiement empourpre et la fournaise montre; Moi je bave et j'éteins. L’hydre est une rencontre Moins sombre que le ver.

Je suis l'unique efroi. L'Afrique et ses rivages

Pleins du barrissement des éléphants sauvages, Magog, Thor, Adrasté,

Sont vains auprès de moi. Tout n’est qu’une surface

Qui sert à me couvrir. Mon nom est Fin. J’efface La possibilité.

J'abolis aujourd’hui, demain, hier. Je dépouille

Ees âmes de leur corps ainsi que d’une rouille; Et je fais à jamais

De tout ce que je tiens disparaître le nombre

Et l'espace et le temps, par la quantité d'ombre Et d'horreur que j'y mets.

Amant désespéré, tu frappes à ma porte,

Redemandant ton bien et ta maîtresse morte, Et la chair de ta chair,

Celle dont chaque nuit tu dénouais les tresses,

Plus fer, plus éperdu, plus ivre en ses caresses Que l'aigle au vent de mer.

Tu dis : «Je la veux! Terre et cieux, je la réclame! Le jour où je la vis, je crus voir une flamme. Viens, dit-elle. Je vins.

Sa jeune taille était plus souple que l’acanthe; Elle errait éblouie, idéale bacchante, Sous des pampres divins.

Son cœur fut si profond que j'y perdis mon âme. Je l'aimais! Quand le soir, les yeux de cette femme Au front pur, au sein nu, Me regardaient, pensifs, clairs, à travers ses boucles, Je croyais voir briller les vagues escarboucles D'un abîme inconnu.

C'est elle qui prenait ma tête en ses mains blanches!

Elle qui me chantait des chansons sous les branches, :

Des chansons dans les bois,

Si douces qu'on voyait sur l’eau rêver le cygne,

Et que les dieux l-haut se faisaient entre eux signe D'écouter cette voix!

Elle est morte au milieu d’une nuit de délices...

Flle était le printemps, ouvrant de frais calices; Elle était l’orient;

Gaie, elle ressemblait à tout ce qu'on désire;

L’esquif, entrant dès l'aube au golfe de Nisyre, N'est pas plus souriant.

Elle était la plus belle et la plus douce chose! Son âme était le lys, son corps était la rose; Son chant chassait les pleurs; Nue, elle était Déesse, et Vierge sous ses voiles; Elle avait le parfum que n'ont pas les étoiles, L'éclair qui manque aux fleurs.

Elle était la lumière et la grâce; je l'aime! Je la veux! 6 transports! Ô volupté suprème!

O regrets déchirants!...»

Voilà huit jours qu'elle est dans mon ombre farouche; Si tu veux lui donner un baiser sur la bouche, Prends-la, je te la rends!

Reprends ce corps, reprends ce sein, reprends ces lèvres; Cherches-y ton plaisir, ton extase, tes fièvres;

Je la rends à tes vœux; Viens, tu peux, pour ta joie et tes jeux et tes fautes, La reprendre, pourvu seulement que tu m'ôtes

De ses sombres cheveux.

Nous rions, l'ombre et moi, de tout ce qui vous navre; Nous avons, nous aussi, notre fleur, le cadavre; La femme au front charmant, Blanche, embaumant l’alcôve et parfumant la table, Se transforme en ma nuit... — Viens voir quel formidable Epanouissement!

Cette rose du fond du tombeau, viens la prendre,

Je te la rends. Reprends, jeune homme, dans ma cendre, Dans mon fatal sillon,

Cette fleur où ma bave épouvantable brille,

Et qui, pâle, a le ver du cercueil pour chenille,” L'âme pour papillon.

Elle est morte, — et c'est là ta poignante pensée, —— Au moment le plus doux d'une nuit insensée;

Eh bien, tu nes plus seul, Reprends-la; ce lit froid vaut bien ton lit frivole; Entre; et toi qui riais de la chemise folle,

Viens braver le linceul.

Elle t'attend, levant son crâne où l'œil se creuse, T'offrant sa main verdie et sa hanche terreuse,

Son flanc, mon noir séjour.

Viens, couvrant de baisers son vague rire horrible, Dans ce commencement d’éternité terrible

Finir ta nuit d'amour!

O vie universelle, où donc est ton dictame?

Qu'est-ce que ton baiser? un lèchement de flamme. Le cœur humain veut tout,

Prend tout, l'or, le plaisir, le ciel bleu, l'herbe verte.

Et dans l'éternité sinistrement ouverte Se vide tout à coup.

La vie est une joie où le meurtre fourmille, Et la création se dévore en famille.

Baal dévore Pan.

L'arbre, s'il le pouvait, épuiserait la sève; Léviathan, bâillant dans les ténèbres, rêve D'engloutir l'océan;

L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe; Le lynx tacheté saute et saisit l’antilope; La rouille use le fer; La mort du grand lion est la fête des mouches; On voit sous l’eau s'ouvrir confusément les bouches Des bêtes de la mer;

Le crocodile affreux, dont le Nil cache l'antre,

Et qui laisse aux roseaux la marque de son ventre, À peur de l'ichneumon;

L'hirondelle devant le gypaète émigre;

Le colibri, sitôt qu'il a faim, devient tigre; L'oiseau-mouche est démon.

Le volcan, c'est le feu chez lui, tyran et mattre, -, rs Fe A

Mâchant les durs rochers, féroce et parfois traître,

Tel qu'un sombre empereur, Essuyant la fumée à sa bouche rougic; Et son cratère enflé de lave est une orgie De flammes en fureur;

La louve est sur l'agneau comme l'agneau sur l'herbe; Le pâle genre humain n’est qu'une grande gerbe

De peuples pour les rois; Avril donne aux fleurs l’ambre et la rosée aux plantes Pour l’assouvissement des abeilles volantes

Dans la lueur des bois;

De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore, L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore; C’est l'ivresse et la loi.

Le monde est un festin. Je mange les convives. L'océan a des bords, ma faim n'a pas de rives; Et le gouffre, c'est moi.

Vautour, qu'apportes-tu? — Les morts de la mêlée,

Les morts des camps, les morts de la ville brûlée, Et le chef rayonnant. —

C'est bien, donne le sang, vautour; donne la cendre,

Donne les légions, c'est bien; donne Alexandre, C'est bien. Toi maintenant!

Le miracle hideux, le prodige sublime, C'est que l’atome soit en même temps l’abime; Tout d'en haut m'est jeté; Je suis d'autant plus grand que je suis plus immonde; Et l’amoindrissement formidable du monde Fait mon énormité.

Fouillez la mort. Fouillez l’écroulement terrible. Que trouvez-vous? L’insecte. Et, quoique ayant la bible,

IMPRIMERIE NATIONALE

Quoique ayant le koran,

Je ne suis rien, qu'un ver. O vivants, c'est peut-être Parce que je suis fait des croyances du prêtre, Des splendeurs du tyran,

C'est parce qu'en ma nuit j'ai mangé vos victoires,

C’est parce que je suis composé de vos gloires Dont l'éclat retentit,

De toutes vos fiertés, de toutes vos durées,

De toutes vos grandeurs, tour à tour dévorées,

Que je reste petit.

Qu'est-ce que l'univers? Qu'est-ce que le mystère ? Une table sans fin servie au ver de terre; Le nain partout béant; Un engloutissement du géant par l'atome; Tout lentement rongé par Rien; et le fantôme Créé par le néant.

L'épouvante m'adore, et, ver, j'ai des pontifes. Mon spectre prend une aile et mon aile a des griffes. Vil, infect, chassieux, à] OR te . . . 5 Chétif, je me dilate en une immense forme, Je plane, et par moments, chauve-souris énorme, J'enveloppe les cieux.

Dieu qui m'avez fait ver, je vous ferai fumée. Si je ne puis toucher votre essence innommée, Je puis ronger du moins

L'amour dans l’homme, et l’astre au fond du ciel livide,

Dieu jaloux, et, faisant autour de vous le vide, Vous Ôter vos témoins.

Parce que l’astre luit, l'homme aurait tort de croire

Que le ver du tombeau n'atteint pas cette gloire; Hors moi, rien n'est réel;

Le ver est sous l’azur comme il est sous le marbre;

Je mords, en même temps que la pomme sur l'arbre, L'étoile dans le ciel.

L'astre à ronger là-haut n'est pas plus difhcile

Que la grappe pendante aux pampres de Sicile; J'abrège les rayons;

L'éternité n'est point aux splendeurs complaisante;

La mouche, la fourmi, tout meurt, et rien n’exempte Les constellations.

Il faut, dans l'océan d'en haut, que le navire

Fait d'étoiles s’entr'ouvre à la fin et chavire; Saturne au large anneau

Chancelle, et Sirius subit ma sombre attaque

Comme l’humble bateau qui va du port d’Ithaque Au port de Calymno.

Il est dans le ciel noir des mondes plus malades

Que la barque au radoub sur un quai des Cyclades; L’abîme est un tyran;

Arcturus dans l’éther cherche en vain une diguc;

La navigation de l'infini fatigue Le vaste Aldebaran.

Les lunes sont, au fond de l’azur, des cadavres; On voit des globes morts dans les célestes havres Là-haut se dérober; La comète est un monde éventré dans les ombres Qui se traîne, laissant de ses entrailles sombres Sa lumière tomber.

Regardez l’abbadir et voyez le bolide; L'un tombe, et l’autre meurt; le ciel n'est pas solide;

CCR

L'ombre à d’affreux recoins; Le point du jour blanchit les fentes de l'espace, Et semble la lueur d’une lampe qui passe Entre des ais mal joints.

Le monde, avec ses feux, ses chants, ses harmonies, N'est qu'une éclosion immense d’'agonies Sous le bleu firmament, Un pêle-mêle obscur de souffles et de râles, Et de choses de nuit, vaguement sépulcrales, Qui flottent un moment.

Dieu subit ma présence; il en est incurable.

Toute forme créée, Ô nuit, est peu durable.

O nuit, tout est pour nous; Tout m'appartient, tout vient à moi, gloire guerrière, Force, puissance et joie, et même la prière, Puisque j'ai ses genoux.

La démolition, voilà mon diamètre.

Le zodiaque ardent, que Rhamsès a beau mettre Sur son sanglant écu,

Craint le ver du sépulcre, et l'aube est ma sujette;

L’escarboucle est ma proie, et le soleil me jette Des regards de vaincu.

L'univers magnifique ct lugubre a deux cimes. O vivants, à ses deux extrémités sublimes, ui Sont aurore €t nuit, La création triste, aux entrailles profondes, Porte deux Tout-Puissants, le Dieu qui fait les mondes, Le ver qui les dE

H.-H., 31 décembre 1862.

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