‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 48 sur 73 · A THÉODORE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

A THÉODORE DE BANVILLE

Là-bas, au flanc d'un mont couronné par la brume, Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos, Sous l'ondulation de l'air chaud qui s'allume, Monte un bois toujours vert de sombres filaos. Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables, Là-bas^ dressant d'un jet ses troncs roides et roux, Cette étrange forêt aux douleurs ineffables, Pousse un gémissement lugubre, immense et doux. Là-bas, bien loin d'ici, dans l'épaisseur de l'ombre, D'un frisson nonchalant pris sans trêve, à jamais. Ces filaos songeurs, croisant leurs nefs sans nombre, Hérissent vers le ciel leurs flexibles sommets. Le vent frémit sans cesse à travers leurs branchages, Et prolonge en glissant sur leurs cheveux froissés.

LES FILAOS. ijj

Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages, Un chant grave et houleux dans les taillis bercés. Des profondeurs du bois, et rampant de la plaine, Du matin jusqu'au soir, sans relâche, on entend Dans la ramure frêle une sonore haleine.

Qui naît, monte, s'emplit, se déroule et s'étend Sourde ou retentissante, et d'arcade en arcade Se perd vers les confins noyés de brouillards froids, Comme le bruit lointain de la mer dans la rade S'allongeant sous les nuits pleines de longs effrois. Et par delà les troncs tendant leurs grêles branches Au revers de la gorge où pendent les mouffias, L'on aperçoit au loin, semés de taches blanches, Sous les nappes de feu qui pétillent en bas.

Les champs jaunes et verts descendant aux rivages, Puis l'Océan qui brille et monte vers le ciel. Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages N'arrive. Et ce soupir, ce murmure étemel.

Pareil au bruit; lointain de la mer sur les côtes, Epand seul le respect et l'horreur à la fois Dans l'air religieux des solitudes hautes.

C'est ton âme qui souffre, ô forêt ! C'est ta voix Qui gémit tristement dans ces mornes savanes. Et dans l'effarement de ton propre secret.

Exhalant ton arôme aux éthers diaphanes. Sur l'homme, ou sur l'enfant vierge encor de regret. Sur tous ses vils soucis, sur ses gaîtés naïves, Tu fais chanter ton rêve, ô bois ! Et sur son front. Pareil au bruit lointain de 1^ mer sur les rives. Roule ton froissement solennel et profond;

Bien des jours sont passés et perdus dans l'abîme Où tombent tour à tour joie, espoir, et sanglot; Bien des foyers éteints qu'aucun vent ne ranime, Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot Sans pitié ni reflux de la cendre fatale ; Depuis qu'au vol joyeux de mes songes j'errais, O bois éolien l sous ta voûte natale.

Seul, écoutant, au fond de tes sombres retraits, Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves, Ta respiration onduleuse et sans fin.

Dans le sévère ennui de nos vanités brèves.

Fatidiques chanteurs au douloureux destin, Vous épanchiez sur moi votre austère pensée ; £t tu versais en moi, fils craintif et pieux. Ta grande âme, ô nature! éternelle offensée!

Là-bas, bien loin d'ici, dans l'azur, près des deux. Vous bruirez toujours au penchant des ravines; Et par delà les mers, du fond des jours passés. Vous m'emplissez encor de vos plaintes divines, Filaos chevelus, d'un souffle lent bercés !

Et plus haut que les cris des villes périssables. J'entends votre soupir immense et continu.

Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables. Qui passe sur ma tête et meurt dans l'inconnu !

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