‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 59 sur 73 · JOURNEE D'HIVER · texte numérisé non relu

JOURNEE D'HIVER

Nul rayon, ce matin, n'a pénétré la brume, Et le lâche soleil est monté sans rien voir.

Aujourd'hui dans mes yeux nul désir ne s'allume ; Songe au présent, mon âme, et cesse de vouloir.

Le vieil astre s'éteint comme un bloc sur l'enclume, Et rien n'a rejailli sur les rideaux du soir. Je sombre tout entier dans ma propre amertume ; Songe au passé, mon âme, et vois comme il est noir !

Les anges de la nuit traînent leurs lourds suaires ; Ils ne suspendront pas leurs lampes au plafond ; Mon âme, songe à ceux qui sans pleurer s'en vont !

Songe aux échos muets des anciens sanctuaires. Sépulcre aussi, rempli de cendres jusqu'aux bords, Mon âme, songe à l'ombre, au sommeil, songe aux morts !

STELLA VESPERA

L'image de Florence en moi s'était dressée

Ce soir-là. De nouveau, y y suivais en pensée

I^s pas silencieux de Stella Vespera.

Soeur des merveilles d'art qu'un beau siècle inspira.

Elle m'avait charmé comme un pur marbre antique,

Et me hantait depuis, fantôme énigmatique.

On disait sa famille oubliée. Un secret Cachait sa vie à tous. On ne la rencontrait Que dans quelque musée illustre. Sur sa trace, Comme un témoin souflfert dont l'amour embarrasse, Une vieille toujours traînait à quelques pas, Les yeux fixés sur elle, et ne lui parlant pas, Duègne ou mère, à la fois cerbère et protectrice,

STELLA VESPERA. 151

Et tout en murmurant, soumise à son caprice.

Tous les jours, environ une heure avant le soir, On la voyait venir dans les salles s'asseoir En face d'un portrait de madone ou de dame Qui d'un vieux maître avait absorbé la grande âme. Elle restait ainsi, les bras croisés, couvrant Le tableau d'un regard de défi, pénétrant Et large, d'où partait vers la tête sans vie Je ne sais quel éclair de dédain et d'envie.

Certe, avec ces chçfs-d'œuvre au renom magistral, Elle aurait, sans pâlir, pu lutter d'idéal ; Et moi-même, j'avais, au fond des galeries, Caché dans quelque coin obscur des draperies. Maintes fois contemplé cet entretien muet, Antagonisme étrange où nul ne remuait Du type impérissable et du type éphémère.

Chacun s'écartait d'elle , ainsi que de sa mère. On lui donnait vingt ans à peine. Une clarté Comme un rayonnement entourait sa beauté; Et sa splendeur semblait éclater tout entière ; Mais se sculptait aussi, comme en un bloc de pierre, Dans une incomparable et mortelle froideur.

Ceux que vers elle avait attirés trop d'ardeur S'étaient sentis vaincus et terrassés sur place Par une pesanteur de mépris et de glace Qui tombait de ses yeux sans pareils. Son vrai nom. Nul n'avait jamais pu l'apprendre, disait-on. Comme elle apparaissait vers une heure tardive Dans les palais, sans bruit, solennelle et pensive, On l'appelait partout du nom mystérieux

i$a POÉSIES DE LÉON DIERX.

De Stella Vespera. Personne, jeune ou vieux, Par prière ou présent, n'avait obtenu d'elle Qu'elle posât jamais devant lui pour modèle.

Elle n'aimait que Fart d'autrefois, et semblait Fuir le peintre au travail devant un chevalet.

Les curieux, lassés d'un effort inutile,

La laissaient disparaître au bas d'un péristyle.

Dans l'ombre et dans la foule. On s'était contenté

De bâtir une fable autour de sa beaut^.

On disait qu'autrefois, Stella, sans aucun voile.

Avait brillé, joyau d'un palais, sur la toile.

Rêve divin d'un prince inconnu du pinceau.

Et sans rival, parmi ceux qui portaient le sceau

Des maîtres plus heureux dont la gloire se nomme.

Pour ce corps insensible, on disait qu'un jeune homme

Un peintre florentin, plus tard, s'était épris

D'un amour insensé, mais fervent, dont le prix

Fut d'animer aussi cette autre Galatée.

Un soir qu'il l'appelait dans la salle écartée.

Il la sentit tomber dans ses bras doucement*

Quand il mourut, Stella, fidèle à son amant,

Fut prise du dégoût de sa métamorphose ;

Et pour se rendormir dans sa première pose

Comme autrefois, au ciel d'un art patricien.

Voulut chercher son cadre et son palais ancien.

Mais soit qu'elle eût perdu la mémoire à cette heure.

Soit que le feu peut-être eût détruit sa demeure.

Elle ne put jamais les trouver* C'est ainsi

Que Stella, sous l'ardeur d'un unique souci,

STELLA VESPERA. ISJ

Errait désespérée, et jalouse de celles

Qui dans l'orgueil serein des formes immortelles

De musée en musée insultaient son destin.

D'autres disaient encore et tenaient pour certain Que Tart avait en elle un malfaisant génie, Dont le regard, tombant sur une œuvre finie, Changeait la toile exquise en rebut d'atelier.

Tel était à Paris le récit familier

Qui dépuis mon retour m'obsédait, plus encore

Ce soir-là; car octobre, agitateur sonore.

Semait dans l'air les voix des souvenirs perdus.

Et ces détails en moi montaient plus assidus.

Tandis qu'avec Centi, sur la berge isolée.

Je suivais lentement quelque lointaine allée.

Je l'avoue ; en tout temps je me suis abreuvé

Des choses d'outre-vie, et n'ai que trop rêvé.

Mais Centi, le grand peintre, avait jecé mon âme

Dans les mondes obscurs dont Tétreignait la trame;

Et dans ses mots, parfois, filtrait subtilement

Le dangereux levain d'un bizarre aliment.

Qui, bien loin du réel comme un corps qu'on délie,

Me roulait aux confins troublants de la folie.

Ce soir, en regardant sous la fraîcheur des eaux

Où les arbres en feu plongeaient leurs lourds faisceaux,

La brume s'épaissir autour de leurs portiques,

Je sentais que l'esprit des songes fantastiques

Dormait autour de nous. Par instinct, j'arrêtai

Le récit sur les bords de mes lèvres monté,

ISi POESIES DE LEON DIERX.

Pour ne pas réveiller ce tentateur tranquille. Nous nous taisions, laissant derrière nous la ville.

Mon ami tout à coup dit, se tournant vers moi :

« Qu'esti-ce que le génie, après tout? C^est ma foi

« Qu'il est évocateur, aussi bien que prophète ;

« Que ce qu'il croit créer est Pimage parfaite

« D'un être que retient l'avenir ou la mort,

« Ou qui, peut-être aussi, se cache à son effort

((.Bien loin ou près de lui, mais dans son heure même,

(( De son art patient réalité suprême,

(( Mais qu'un cercle défend, redoutable au désir,

(( Fatale à qui la cherche, et la voudrait saisir !

— (( Et suivant vous, Centi, lui dis-je, faut-il croire (( Comme une vérité ce dogme dérisoire? »

— Il se tut quelque temps, et, plus calme, reprit : « L'art est un miroir clair pour un puissant esprit ! (( L'ancêtre, dont le nom m'est un lourd héritage,

(( Eut, dit-on, la folie et la gloire en parcage.

(( Mais c'est un fait, célèbre à Florence, jadis,

(( Que cinquante ans après sa mort, sous Léon Dix ,

(( Dans cette même ville, on ne sait d'où venue,

(( Vivait aux yeux de tous une femme inconnue,

(( Laquelle était l'exact et merveilleux portrait

« De son chef-d'œuvre à lui, qu'un grand prince montrait

(( Et que tous renommaient à l'égal d'un prodige.

— (( Et qui donc le possède aujourd'hui? répondis-je.

STELLA VESPERA. i$5

— f Quelque vingt ans après son palais s*écroula (( Dans la flamme avec lui. Mais laissons tout cela, « Venez bientôt me voir et parler de Florence. « Je sens pour cette ville une étrange attirance ; « Et pour m'en délivrer il faudra bien qu'un jour (( Dans la noble cité je m'éveille à mon tour, »

En rentrant, j'admirais à loisir, d'habitude,

Le riche encombrement du cabinet d'étude ;

Comme de vieux amis, je les connaissais bien

Ces dressoirs élégants de style italien ;

Ces ivoires jaunis, ces coupes, ces épées

Aux médailles d'acier par Cellini frappées ;

Ces bronzes florentins ; dans leurs cadres toscans

Ces bi4stes de Seigneurs aux grands airs provoquants.

Tous à leurs noirs pourpoints portant la même date.

Cette fois, je passai devant eux à la hâte.

Mais non sans me sentir brusquement traversé

Par la sensation d'un glorieux passé ;

Et les mots de Centi sur Florence, la veille.

Me semblèrent encor tinter à mon oreille.

L'atelier m'attirait; et du premier coup d'oeil Je demeurai cloué de stupeur sur le seuil.

i$6 POÉSIES DE LEON DIERX.

Comme un halluciné devant l'ombre qui passe.

Sur cinq grands chevalets, et tous me faisant face, Dans leurs cadres égaux reposaient cinq portraits Qui du même visage éternisaient les traits.

Du plafond, tout autour, tombaient les masses lourdes Et droites de tapis anciens, aux couleurs sourdes ; Et magnétiquement, je reportai les yeux Vers les tableaux, enfants d'un art prestigieux Sur lesquels un jour vif affluant dans la salle Versait obliquement sa nappe triomphale.

Chacun semblait le but d'un effort différent. L'on eût dit du premier quelque sombre Rembrandt. C'étaient les mêmes fonds de noires atmosphères Et d'obscurité chaude aux attrayants mystères ; Mais jamais le pinceau du maître hollandais N'avait si loin poussé les ténèbres ; jamais Si merveilleusemenr il n'en creusa les ondes Sous une transparence aux caresses profondes. Quant au visage même, à peine il paraissait Sur les bords de la nuit qui l'ensevelissait ; Mais en me rapprochant, contemplateur avide, Quelque baigné qu'il fût par une ombre fluide Jalouse des blancheurs qu'elle cachait au jour, Quelque indécis que fût l'harmonieux contour Du col à la poitrine où le sein vient de naître, Il fallait bien aussi sur-le-champ reconnaître Une noblesse éparse au sommet de ce front.

STELLA VESPERA. 157

Dans les vagues lueurs qui plus bas se fondront ;

Une suavité dans cette chevelure

Onduleuse ; une grâce enfantine et si pure

Sur ces lèvres ; partout, sur ce visage enfin,

Une virginité de calme séraphin,

Une fleur de jeunesse, une aristocratie

De rêve, s' unissant dans sa gloire adoucie

A la solennité d'une apparition.

Dont Rembrandt n'a jamais cherché l'impression.

Concevez à présent cette confuse image S'avançant de degrés en degrés, à*kgc en âge. De toile en toile, vers la lumière et vers vous ; Du fond de ces vapeurs au rayonnement roux, Voyez-la s'imprégner chaque fois d'une vie Plus intense, toujours à l'ombre plus ravie.

Virginale toujours, mais femme cependant De plus en plus, plus fière aussi vous regardant, Et des limbes premier^ de son adolescence Arrivant dans l'essor de sa jeune puissance Jusqu'à l'éclosion enfin d'une beauté Sûre d'avoir conquis son immortalité.

Tels, j'admirais, plongé dans de longues extases. Ces portraits successifs, insaisissables phases De la forme endormie encor dans sa candeur, A la forme splendide, au réveil contempteur Qui se connaît et qui s'impose ; de la vierge Qu'un songe inconscient et sans amour submerge A celle qui se sent aimée, et dont les yeux Ne réfléchissent rien d'un cœur silencieux.

Et maintenant, tout près de moi, la pâle tête Qui dans le dernier cadre, illusion complète, Respirait, échappée aux baisers de la nuit.

Dardant vers moi l'éclair d'un regard qui poursuit, S'enveloppant de vie et d'éclat, palpitante Des vivaces espoirs d^une éternelle attente, Et magnifiquement, comme un matin d'été.

Epanouie au sein de sa propre clarté.

Ainsi qu'en un miroir un reflet qui s'obstine, C'était bien cette fois la tête florentine De Stella Vespera, telle que bien souvent Je l'avais contemplée immobile et rêvant.

Jamais l'art ne fixa d'un pinceau plus fidèle Dans son panthéon chaste un glorieux modèle, Jamais aussi, devant le génie et l'amour, Plus belle vérité ne se fit voir au jour.

Ainsi, mon souvenir, dans sa forme absolue.

Triomphant, tout à coup se dressait à ma vue, M'enchaînait de nouveau, si loin ! et se parait D'un charme plus profond fait d'un nouveau secret, Emplissant Patelier du silence des temples !

Et moi, je m'abîmais dans ses prunelles amples. Bien des heures, j'avais jusqu'ici médité.

En pensant à ses yeux, sur leur étrangeté.

Ce jour-là seulement, devant cette peinture.

J'en surpris la raison dans son essence obscure. (( Oui, me dis-je; en effet ! l'un de ses yeux est noir Et luisant comme Pencre, et l'autre comme un soir

STELLA VESPERA. 159

Sans lune, est d'un bleu sombre étoile de lumières ; Et leurs disques rivaux emplissent les paupières ! )>

Enfin, un dernier cadre, isolé dans un coin De l'atelier, restait dans l'ombre un peu plus loin. Ce n'était qu'une ébauche, une esquisse légère. Mais toujours de Stella, l'obsédante étrangère. Quel nimbe reluirait sur ce front renaissant ? Centi voulait-il donc, d'un regard plus perçant. Artiste inassouvi, surpasser la nature.

Et d'un beau plus divin essayer l'aventure ?

Ou bien, comme il avait, magicien de l'art, Suivi cette beauté d'un scrupuleux regard Dans son essor, depuis Paube crépusculaire Jusqu'à l'heure qu'un ciel d'apothéose éclaire. Allait-il la poursuivre, artiste sans pitié, Dans son déclin aussi chaque jour épié ?

Et le temps s'écoulait. Mes yeux enthousiastes Toujours de ce visage interrogeaient les fastes ; Et conune sur les bords d'un puits vertigineux. Je me sentais sans fin serré des mille nœuds D'une énigme enlacée à l'énigme contraire ; Et nul raisonnement ne pouvait m'y soustraire ; Et dans la vaste salle où je demeurais seul.

Il me semblait parfois que l'esprit de l'aïeul Derrière moi glissait au fond des angles sombres, Car vers les murs déjà s'amoncelaient les ombres. Le soir vint. Eperdu d'extase, stupéfait.

Je regardais toujours. Le génie, en 'effet,

l6o POÉSIES DE LEON DIERX.

Ne laisse pas en vain sur ses œuvres empreinte L'âme de sa pensée. Une invisible étreinte Plane encor sur la toile abandonnée, et tient Dans son réseau subtil le profane qui vient Troubler de son regard Tatelier solitaire.

La nuit s'épaississait au fond du sanctuaire, Noyant tout, chevalets, cadres et cheveux blonds. Et seulement alors, furtif, à reculons, Je sortis lentement, chassé par ces fronts pâles, Qui, lumineux, pareils à de larges opales.

Paraissaient, sous le aux des ténèbres montant. Me poursuivre et froncer leur sourcil mécontent.

Le malheur s'abattit sur moi cette nuit même. Et pour longtemps crispa sur mon cœur sa main blême. Au fond d'une retraite ombreuse, et dans l'oubli De Stella, je vécus au loin enseveli.

Je revins. Quelques jours plus tard, dans un musée.

Je promenais sans but ma tristesse apaisée.

Quand je vis disparaître au bas d'un escalier

Une vieille au costume ancien et singulier

Qui me remémora la vierge d'Italie

Qu'à ses portraits lointains une énigme relie.

STELLA VESPERA. i6i

Je voulus pénétrer ce secret jusqu'au bout.

Et courus chez Centi. Je le trouvai debout

Devant sa dernière œuvre ; et ses yeux dans Tivresse

Du triomphe, versaient leur brûlante caresse

Sur la toile achevée, et seule cette fois.

Lui même s'agitait, parlant à haute voix.

Artiste émerveillé devant son propre ouvrage.

Une joie à ma vue éclaira son visage ;

Il s'élança, me prit le bras, et m'entraînant

En face du tableau, s'écria : « Maintenant

Regardez ! Répondez ! N'est-ce pas qu'elle est belle ?

N'est-ce pas qu'elle entend mon amour qui l'appelle } ))

Et moi, je regardais déjà, me demandant Comment il avait pu du portrait précédent Fai^e plus resplendir la tête sans rivale, 'Et plus magiquement, dans un plus pur ovale Faire vivre les traits sous un ciel ébloui.

Comme autrefois, toujours, c'était bien aujourd'hui Le beau front lumineux et chargé de pensées ; Mais son éclat, vainqueur des ombres dispersées Brillait plus éloquent encore ; il se gonflait Flamboyant, agrandi sous le double reflet D'un éternel bonheur et d'une paix conquise.

C'était, sous la lueur changeante qui l'irise, La même chevelure aux anneaux blonds et bruns. Libres et déroulés sans fin, dont quelques-uns, Voluptueux flocons qu'un sein grec illumine, Flottaient confusément aux bords de la poitrine. Mais, plus souple auréole et plus suave encor,

i<52 POESIES DE LÉON DIERX.

S*épandait maintenant leur opulent trésor.

Les yeux étaient toujours aussi grands, aussi chastes,

Aussi profonds, l'un bleu comme les nuits néfastes

Sans lune, l'autre noir comme l'encre, et tous deux

Limpides ; mais le large éclair qui sortait d'eux,

N'était plus la clarté de l'orgueil ni du rêve ;

C'était l'ardent rayon de l'amour qui se lève ;

Et la lèvre, plus rouge encor, plus finement

Découpée, aujourd'hui, comme pour le serment

Et pour l'aveu, s'ouvrait au baiser qui l'attire.

On sentait à travers ce superbe sourire

La victoire éclater dans la soumission,

Comme aussi dans ces yeux, avec la passion.

Passer l'enivrement d'une beauté céleste.

Et comme refoulant derrière elle, d'un geste.

Et pour jamais, bien loin, les ombres d'autrefois,

Par un miracle d'art qui renverse les lois.

Dans la pleine lumière où chaque trait s'anime,

Elle avançait vers nous son visage sublime.

A cette même place, et quelques mois avant.

Si je vis de Stella le fantôme vivant,

J^en voyais l'idéal le plus inaccessible.

Qui certes n'existait qu'en un monde impossible.

En moi-même, du moins, aussitôt j'affirmais

Que sa forme ici-bas ne marcherait jamais.

« Enfin ! cria Centi; cette fois c'est bien elle ! N'est-ce pas qu'elle vit ? n'est-ce pas qu'elle est belle ? Une âme plane aussi sur ma création.

STELLA VESPERA. 163

Et ton cœur bat en moi, divin Pygmalion !

Qui donc a pu railler ton amour ineffable?

Ta Galatée, ô Grec ! n'était point une fable ! Ce n'est pas ta statue au marbre radieux Qui s'anima pour toi sous le souffle des dieux. Non; mais ils t'ont permis, ton œuvre terminée, De rencontrer alors la femme devinée ! »

« Celle-là, quant à moi, j'en reste convaincu. Lui dis-je, n'est qu'un songe, et n'a jamais vécu ; Mais les autres, Centi ! Vous avez, je le jure, Sous le soleil de tous vu passer leur figure ! )>

— « Où donc l'aurais-je pu, dit-il; mais que me font Ces ébauches d'ailleurs ? Dans leur néant profond Qu'elles rentrent ! Voici la seule qui soit faite Pour moi, Tévocateur, ou pour moi le prophète ! Et maudits soient-ils tous ces pinceaux ! je suis né Trop tard, ou bien trop tôt! L'amour est condamné! Car l'amour est au fond du royaume des rêves. Dans les Edens perdus qu'ont remplacés les grèves, Dans les mondes encor sans voix et sans échos, Dans le silencieux amas des vieux chaos.

Dans la poussière d'oi* des mirages splendides, Dans les eldorados noyés des Atlantides !

Oui, je vqus dis qu'un jour elle vivra, sinon Qu'elle est morte à jamais sans avoir su mon nom ! »

Et pendant qu'il parlait, je voyais sur sa lèvre,

i6^ POESIES DE LÉON DIERX.

Trembler le désespoir furieux, et la fièvre.

<( Regardez, reprit-il , elle a chassé la nuit

^ui jadis* l'entourait, jalouse, et qui s'enfuit !

Elle apparaît, semblable à Té toile dernière,

Sur mon cœur épanchant tout un ciel de lumière !

Et je l'aime ! Et jamais l'éclair d'un œil vivant,

Je le jure, ici-bas n'a frappé plus avant,

Ni fait plus tressaillir les profondeurs d'une âme !

Dans l'amour éternel d'un amant, jamais femme,

Comme une reine au fond d'un palais, n'a marché.

De salle en salle, aux chants d'un orchestre caché,

Vers un trône plus beau, d'un pas plus sûr ! Je l'aime,

Celle-là dont ma main a retracé l'emblème,

La morte, ou l'invisible encor, l'être innomé

Qui, si j'avais vécu plus tôt, m'aurait aimé.

Qui m'aimerait plus tard, si je pouvais revivre ;

La femme qui peut-être en ce moment enivre

Quelque part, d'autres yeux, ô rage ! que mes yeux.

Et qui doit, loin de moi, mourir sous d'autres cieux !

Ah ! si vraiment tu vis ! Si je pouvais le croire !

Périssent d'un seul coup mon génie et ma gloire !

Et vienne aussi la mort ! Je l'accepte ! content,

Pourvu que je te voie, une heure, un seul instant.

Et te parle, et t'entende, et t'admtre, et t'adore

O toi qui m'aimeras! ô femme dont j'ignore

La patrie et le nom! toi qui prends mon destin,

Et souris, comme au ciel l'étoile du matin ! »

Je tressaillis ainsi qu'un blessé que l'on touche. Et mon secret déjà s'échappait de ma bouche ;

STELLA VESPERA. 165

Derrière nous un bruit de pas, en ce moment, Nous fit nous retourner tous les deux brusquement Vers le vaste rideau qui recouvrait l'entrée. Dans un angle une main subitement montrée. Avec un geste prompt Técarta tout entier.

Repliant les anneaux sur la tringle d'acier.

Et debout sur le seuil, grande et sombre statue. Une femme était là, de velours noir vêtue, Comme en un autre cadre, immobile, les traits Ensevelis d'un voile aux attirants secrets.

Pareille aux visions des nuits surnaturelles, Qui versant le vertige aux yeux fixés sur elles Fascinent les vivants par leur solennité.

Une femme était là, nous cachant sa beauté, Au maintien qu'aussitôt j'avais cru reconnaître. Et vers qui, jaillissant de la haute fenêtre, Comme pour un salut, ruisselèrent d'un bond Les feux enorgueillis du soleil moribond.

Dès qu'elle eut aperçu la peinture immortelle. Son front étincela sous l'obscure dentelle ; Alors, d'une voix lente, au timbre musical Comme le clair écho d'un sonore métal, Elle laissa tomber ces mots dans le silence:

(( Au beau siècle de l'art, autrefois, dans Florence, Grand parmi les plus grands, fut l'un de vos aïeux, Dont le chef-d'œuvre était le portrait merveilleux De mon aïeule à moi, qu'on nommait dans la ville L'étoile du matin. Dans un siècle infertile Votre nom seul rayonne. En vous je reconnais

i66 POESIES DE LEON DIERX.

Le plus digne héritier des anciens ; je venais Au grand peintre Centi demander de renaître Sous le divin pinceau qu'il tient de son ancêtre, Moi, dont le nom, là-bas, est l'étoile du soir ! »

Et moi, je frissonnai dans mon égarement;

Car aujourd'hui, Stella, du portrait prophétique

Marchait vivante image, et modèle identique.

Je sentis mes cheveux se hérisser d'effroi.

Car Centi tout à coup s'était rué sur moi,

Car ses doigts sur mon bras incrustaient leurs tenailles,

Et j'entendais courir, en rayant les murailles,

Un rire aigu, montant et retombant sur nous,

Le rire intarissable où se tordent les fous !

Un ange sur mon front déploya sa grande aile ;

Une ombre lentement descendit vers mes yeux ;

Et sur chaque paupière un doigt impérieux

Appesantit la nuit épaissie autour d'elle.

Un ange lentement déploya sa grande aile,

Et sous ses doigts de plomb s'enfoncèrent mes yeux.

Puis tout s'évanouit, douleur, efforts, niémoire ;

Et je sentais flotter ma forme devant moi ,

Et mes pensers vers elle, à travers l'ombre noire.

S'échappaient de mon corps pêle-mêle, et sans loi.

Une forme flottait, qui semblait mon image.

L'ai-je suivie une heure ou cent ans? Je ne sais.

Mais j'ai gardé Thorreur des lieux où je passais.

La sueur de l'effroi coulait sur mon visage

Derrière cette forme où vivait mon image.

Pendant combien de jours et de nuits? Je ne sais.

Mais sous les cieux plus noirs que l'encre, ou pleins de flamme,

Pour toujours je sentais quelque chose en mon cœur

Voler vers ce contour luisant comme une lame,

Quelque chose de moi qui faisait ma vigueur.

Et voilà devant nous qu'une forêt géante Balança tout à coup sous le ciel embrasé Son sinistre manteau d'un sang tiède arrosé.

Comme un rouge flocon d'une neige brûlante, Un âpre vent, du haut de la forêt géante Jusqu'au sol par les feux du soleil embrasé,

Secouait chaque feuille à travers les ramures.

Et de mon front aussi chaque rêve tombait,

Et dans mon spectre, avec de très-lointains murmures,

Chaque rêve tombé de mon front s'absorbait.

Sur ma tête sifflaient de lugubres rafales ; Et le gémissement surhumain de ce bois Semblait l'appel perdu de millions de voix.

C'était le long sanglot des mort's, par intervalles, Qui du fond des tombeaux passait dans ces rafales. Un lac de sang luisait au milieu de ce bois, Et coulait d'un soleil aux ondes écarlates.

Et mes anciens désirs ruisselaient au dehors , Vers mon fantôme clair, avec leurs tristes dates, Mes désirs ruisselaient et désertaient mon corps.

Et ce lac grandit, tel qu'une mer sans rivage ; Et ce globe penché sur l'horizon semblait

Un cœur énorme au loin dardant son vif reflet. C'était le vaste cœur des peuples d'âge en âge, Saignant sur cette mer étrange et sans rivage. Et ce qui s'épanchait de cet astre semblait Le sang, le propre sang de Thumanité morte ; Et nous voguions tous deux sur ce flot abhorré. Mon image brillait plus distincte et plus forte Et j'y sentais nager mon esprit aspiré.

Sous la nappe sans bord de cette pourpre horrible Le soleil disparut tout à coup, et le ciel A sa place creusa son azur solennel, Par delà le regard, par delà l'invisible.

Et dans Téther profond, sous cette pourpre horrible, Des astres inconnus s'enfonçaient dans le ciel, Toujours, toujours plus loin, au fond de l'insondable. Chaque éclair de leurs yeux m'emplissait comme un son ; Et tous mes sens, vers Têtre à mon reflet semblable. Abandonnaient mon corps dans un dernier frisson.

Comme un épais rideau fait d'un velours rigide, Montait derrière moi Tombre du dernier soir ; Le rouge de la mer se fondait dans le noir ; Maintenant rien de moi n'allait plus vers mon guide ; Et sur mon corps montait comme un manteau rigide Une éternelle nuit après le dernier soir.

Et là, tout près de moi, ce double de moi-même. Qui me regardait, plein d*un dédain envieux.

C'était, je le compris, prête à Tadieu suprême. Mon âme à tout jamais libre sous les grands cieux.

Comme un glaive éclatant hors d'une antique gaîne. Elle était là debout avec son regard clair.

Dont je sentais le froid pénétrer dans ma chair. Elle était là visible, et désormais sans chaîne ; Telle qu'un glaive nu debout près de sa gaîne. Elle m'enveloppait avec son regard clair.

Et tout me regardait, conscience, pensée.

Esprit, rêves,. désirs, joie, espoirs et douleurs, Qui reprenaient, du fond de Tangoisse passée. Leurs formes, leurs parfums, leurs sons et leurs couleurs.

Et voilà devant nous qu'une arche de lumière, Jusqu'au ciel, par-dessus les étoiles, d'un jet, De la nuit comme un pont gigantesque émergeait. Un chemin dans l'éther fait d'astres en poussière. Mon âme alors me dit : Cette arche de lumière Qui traverse les cieux agrandis d'un seul jet. Ici, du temps sortie, à l'éternité mène.

Chair inerte, matière, ô corps ! vieux ennemis, Je m'affranchis de vous, geôliers de l'âme humaine; Retournez par la mort dans le néant promis !

Reste! cria le corps, reste près de ton frère! Lâche et vil compagnon, je t'ai toujours haï.

N'ai-je pas chaque jour à ton ordre obéi?

Tu mens, et ton désir au mien était contraire. Reste, je me soumets, prends pitié de ton frère ! Meurs ! tu me hais aussi, comme je t'ai haï.

Reste ! je t'aimerai, car la mort m'épouvante. Mes remords sont tes fils, seule il m'en faut souffrir. Moi, j'ai souffert aussi par t^i, sœur décevante. L'oubli gît dans la tombe où tes os vont pourrir.

Qui me consolera dans la nuit où je sombre?

En moi qui versera le repos et la paix ?

Oh ! mourir; ne plus voir le clair soleil jamais?

Oh! revivre, et jamais ne s'endormir dans l'ombre !

Le froid horrible emplit cette nuit où je sombre!

L'infini qui pi'étreint ignore hélas ! la paix !

La mort rit et m'attend ! — Un ange aussi m'appelle !

Je maudis ton orgueil! — Et moi ta lâcheté !

L'horreur du noir néant crispe ma chair mortelle !

Et moi, pleine d^horreur j'entre en l'éternité !

Un choc intérieur traversa tout mon être.

Tout disparut. Mon corps alors resta tout seul, Et la nuit l'enlaça de son épais linceul ; Nuit, telle qu'un vivant n'en peut jamais connaître. Un frémissement froid courut dans tout mon être, Et dans le vide affreux je m'abîmai tout seul. L'angoisse de la chute était l'idée unique.

Qui survivait encore au fond de mon cerveau ; Puis insensiblement la terreur tyrannique S'évanouit, en moi laissant un sens nouveau.

La nuit filtrait en moi, fraîche comme un breuvage ;

Mes pores la buvaient délicieusement ;

Je roulais enivré dans un doux tournoîment ;

Et toujours j'approchais du ténébreux rivage

Où l'ombre dans les corps filtre comme un breuvage.

Le Léthé de la nuit délicieusement

M'emplissait d'un silence ineffable ; et la vie Ne comprendra jamais le silence et la nuit, Qui toujours plus sentis par ma chair asservie, Montaient comme le jour, croissaient comme le bruit.

Et maintenant au bord de TErèbe immobile.

Sous Tœil démesuré d'un fixe et noir soleil,

Je reposais enfin dans l'éternel sommeil.

Fécondant de mon sang les veines de l'argile.

Toujours, toujours plus noirs, dans l'Erèbe immobile^

Tombaient les longs rayons d'un fixe et noir soleil ;

Et je comptais sans fin, ainsi que des secondes.

Les siècles un par un tombés des mornes cieux.

Les siècles morts tombés de l'amas des vieux mondes,

Tombés dans le néant noir et silencieux.

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