‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 61 sur 73 · LA PRIÈRE D'ADAM · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE D'ADAM

Et plus triste toujours, Adam, seul prosterné. Priait. Et sous ses mains saignait son cœur encore, Chaque fois qu'éclatait dans la brume sonore Ce cri sans trêve : « Adam, un nouvel homme est né ! )>

— « Seigneur ! murmurait-il, qu'il est long ce supplice ! Mes fils ont bien assez pullulé sous ta loi.

N'entendrai-je jamais la nuit crier vers moi : « Le dernier homme est mort ! Et que tout s'accomplisse ! n

— î( Nyssia, dans tes yeux je contemple, charmé, Tous mes désirs nageant vers un azur plus tendre. Tu regardes là-bas, Nyssia, sans m'entendre ; Mais mon âme revoit son fantôme* pâmé

Dans tes yeux enfermé. »

— « Et pourtant, comme autour du bassin, me dit-elle, Tout est morne! Partout, vois, sur cette eau qui dort Les arbres amaigris se penchent ; tout est mort.

On dirait sur la rive une noire dentelle ; Cette source est mortelle. )>

— « Prunelles ! chers écrins aux limpides cristaux ! Quand la frange de jais de vos grands cils s'abaisse Et sur la joue au loin projette une ombre épaisse. Je crois voir se fermer sur mille Eldorados

De funèbres rideaux, n

— « Dans ces pâles gazons où périt toute chose, Tandis que leurs reflets restent verts sous les eaux. Vois ces tertres, cachant lé long des noirs roseaux, Comme Tancien secret d'une métempsycose.

Là, sais-tu qui repose? »

— « Autour de ta paupière, à l'ombre de tes cils Dont les reflets charmants, derrière tes yeux calmes, Caressent mes désirs comme de' douces palmes,

Ah! pour s'être enivrés de philtres trop subtils, Des rêves dorment-ils ? »

LES YEUX DE NYSSlA. 197

— « Les nymphes de ce bois sont dans T herbe enterrées, Les nymphes dont encor palpite le reflet, S'éternisant sous l'eau dans sa blancheur de lait. Comme celui des fleurs qu'elles ont admirées,

Par un charme attirées. »

— « Sous l'éternel éclat de tes grands yeux polis, Mille rêves pareils au mien, mille pensées Reluisent. Je crois voir les flammes renversées

Des amours que les bords de ces yeux sous leurs plis Roulent ensevelis. »

— « Lentement ces reflets ont tari toute sève,

Et tout revit sous l'eau si tout meurt sur les bords. Ces images ont pris la vie à tous les corps. Arbres, nymphes et fleurs, qui, penchés sur la grève. Ont contemplé leur rêve. »

— (( Nyssia, que me fait ce lac mystérieux

Dont tu parles ? vers moi tourne enfin tes prunelles ! Je sens que tout mon être absorbé passe en elles ; Et que mon âme entière a plongé sous les cieux, Nyssia, de tes yeux. ))

Et Nyssia sourit : « Vis ou meurs, que m'importe ! Dit-elle, maintenant que tressaille à son tour Dans mes yeux l'immortel reflet de ton amour. Oui, c'est vraiment ton âme, au fond de cette eau morte. Ton âme, que j'emporte ! »

ipB POÉSIES DE LÉON DIERX.

Et Teau se referma sur elle ; un souffle erra Longtemps au bord du lac, le souffle de son rire. Et moi, je vois au fond mon reflet qui m'attire, Et qui, lorsque ma vie à la fin s'éteindra, Sous Teau me survivra.

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