‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 72 sur 73 · L'ARMISTICE · texte numérisé non relu

L'ARMISTICE

Il se tait, noir désert plein de soldats sans armes,' Prison morne, sur qui pèse un rêve hébété !

O nuit, faite pour les fantômes !

Ressuscite les vieux Français ! Ah ! cache-nous, Nous vers qui rayonnaient ces flèches et ces dômes, Nous les vivants muets de Paris à genoux !

O nuit ! qui donc s'en va? Qui nous quitte? — O silence !

Qui donc râle? Qui donc est mort?

Liberté, gloire, orgueil du drapeau sur sa lance. Qu'êtes- vous devenus aux rafales du nord?

Inextinguible amour! Aïeule! idolâtrie

Des morts fameux ! O France ! héritage sacré !

Berceau! Terre sainte! ô Patrie!

O Christ des nations par vingt Judas livré!

Tu rêvais paix universelle !

Tu disais : « Qu'importe un ruisseau?

Pourquoi le globe qu'on morcelle?

La terre immense est mon berceau ! »

A présent, tu dis : « Hors la gaine, Le glaive à deux mains des aïeux !

Hors des cœurs, le îsang furieux !

Et vous, autour de notre haine.

Rangez-vous, impassibles Dieux! t

LES PAROLES DU VAINCU. a+y

Ils tombèrent, enfin, ces braves !

Par blocs massifs aux trous béants.

Le soir vint grandir ces géants.

Ces vaincus effrayants et graves !

L'un surtout, son buste d'acier Droit sur l'arçon, semblait attendre !

La nuit, on croit toujours l'entendre ; Car la mort n'a point osé prendre Son âme, à ce grand cuirassier !

Ceux de l'Argonne et de Valmy Sont vêtus de pourpre éclatante.

Ils souriaient, fiers, dans l'attente.

Nous criant : Sus à l'ennemi !

Mais toujours passaient les Barbares !

Et les vieux sonneurs de fanfares Criaient en vain : a Debout! les Morts !

Redonnez-nous, ô dieux avares !

Du sang qui coule dans des corps ! ))

aso POESIES DE LÉON DIERX.

Dans les soleils couchants je vois Des ruines au nom sonore, Donc la gloire sur nous encore Flambe, et croule, comme autrefois !

Dans les soleils fondants j'admire, O Paris ! les reines d'orgueil.

J'ouvre, éperdu, longtemps, mon œil.

Et je vais, criant, l'âme en deuil :

Ninive ! Ecbatane ! Palmyre !

Plus d'une fois, ta noble épée, O Patrie ! a, de son revers, Quelque part, fait tomber leurs fers !

De ton sang fraternel trempée, Plus d'une plaine était en fleur.

Où l'on riait de ton malheur !

Ah ! pour que rien ne te flétrisse, Toi, l'unique Libératrice, Oublie aussi ; pardonnons-leur !

Vous, enfants, conçus dans Tannée Aux ciels éclaboussés de sang!

Fils des veuves au lait puissant!

O vous, dont rame est condamnée A rêver de meurtre en naissant !

Irritez nos soifs éphémères !

Répétez-nous les cris perdus Que dans le ventre de vos mères Vous jetaient les mourants vaincus !

Un long fantôme avec la nuit

Revient, angoisse inévitable !

Un spectre illustre, à chaque table.

S'assied muet. Son sang reluit!

Un grand linceul, au coin des bornes.

Barre la route au citoyen !

Dans chaque rue un être ancien.

L'aïeule auguste, aux grands yeux mornes,

Nous suit dans Tombre, et ne dit rien !

a$a POÉSIES DE LÉON DIERX.

Qu'ils sont gras, les corbeaux, mon frère !

Les corbeaux de notre pays !

Ah ! la chair des héros trahis Alourdit leur vol funéraire !

Quand ils regagnent, vers le soir, Leurs bois déserts, hantés des goules.

Frère, aux clochers on peut les voir, Claquant du bec, par bandes soûles, Flotter comme un lourd drapeau noir !

Dévore la honte et Toutrage !

Ne dis plus, toi, le fils des preux :

« Ces renards étaient trop nombreux. »

Tais-toi ! Couve en ton cœur ta rage !

Attends! prépare, un jour, pour eux,

Sans répit, Theure expiatoire.

Laisse-les nous voler Thistoire,

Ces porteurs d'étendards affreux

Déshonorés par la Victoire !

Sous la lune au sanglant brouillard Court la nature ensorcelée.

— Tu regardes dans la vallée; Que vois-tu? dis-le-nous, vieillard!

— Le vétéran dit : « Je regarde Ces peupliers rangés là-bas !

Je crois revoir la vieille garde, Haute et droite, avec la cocarde, Courant au nord, pour les combats! »

Battez le fer, ô forgerons !

Pour y pendre un jour leurs entrailles !

Fondez le plomb pour les mitrailles.

Quand, un jour, nous les chasserons !

L'odeur des morts emplit la brume.

Dans la plaine et sur le coteau Que Tespoir, feu sacré, s'allume !

Que la vengeance soit l'enclume, £t la haine, le dur marteau !

aS4 POESIES DE LÉON DIERX.

Car là-bas, en riant de nous, Ils font sonner leur lourdes crosses; Car là-bas, sous leurs mains atroces, Ils ont mis nos sœurs à genoux !

Ah! l'honneur est un mort rebelle Qui dort trop mal pour rester coi ! Il n'attend pas qu'un Dieu l'appelle.

N'entends-tu rien, mon frère, en toi.

Qui hurle : (( Allons ! réveille-moi ! •

Le vent qui passe nous apporte Un bruit de fifre et de tambour.

Il ne nous parle plus d'amour.

Le vent qui souffle à notre porte !

Le vent qui chante vient du Rhin Où rit et boit le Hun rapace !

Il poursuit en mer le marin, Sous le ciel clair, ou sous le grain.

Le rire affreux du vent qui passe !

LES PAUOLES DU VAINCU. ajs

Dans les aurores, les vois-tu, Montrant, Tune, sa noire flèche, L'autre, ses murs toujours sans brèche, Nos deux sœurs, ivres de vertu?

Les vois-tu sortir dans l'aurore Des bras dénoués du Germain, L'une, allongeant sa maigre main, L'autre, vierge farouche encore.

Nos sœurs, après l'horrible hymen?

CHOBUB DES DERNIERS h6mMB8.

Les temps sont accomplis des vieilles prophéties ! Ils sont venus les jours d'universelle horreur. Les ombres du néant, d'heure en heure épaissies, S'allongent sur nos fronts écrasés de terreur.

Ils sont venus les jours d'agonie et de râle. A Porient jamais plus de matins nouveaux!

Comme du bronze noir qui ferme les caveaux, Résonne du sol dur la clameur sépulcrale.

Les ténèbres sur nous amassent leurs replis.

Au ciel rien désormais qui regarde ou réponde ! Derniers fils de Caïn, les temps sont accomplis. Pour toujours cette fois la mort est dans le monde.

Sous les astres éteints', sous le morne soleil, La nuit funèbre étend ses suaires immenses.

Le sein froid de la terre a gardé les semences. Son heure vient, d'entrer dans Téternel sommeil.

Les derniers dieux sont morts; avec eux la prière. Nous avons renié nos pères et leurs lois,.

Nul espoir ne reluit devant nous ; et derrière, Ils ne renaîtront plus les rêves d'autrefois.

Sur l'univers entier la mort ouvre son aile Lugubre. Sous nos pas la terre sonne creux.

N'y cherchons plus le pain des jours aventureux. Dans nos veines la sève est morte comme en elle.

Hommes ! contemplons-nous dans toutes nos laideurs. X) rayons qui brilliez aux yeux clairs des ancêtres ! Nos yeux ternes, chargés d'ennuis et de lourdeurs, Se tournent hébétés des choses vers les êtres.

Spectre charmant, amour, qui consolais du ciel. Amour, toi qu'ont chanté les aïeux incrédules. Nul de nous ne t'a vu dans nos froids crépuscules. Meurs, vieux spectre gonflé d'amertume et de fiel.

Notre œil n'a plus de pleurs ; plus de sang no tre artère. Nos rires ont bavé sur ton triste flambeau.

Si jamais tu fis battre un cœur d'homme sur terre. Amour, notre âme vide est ton hideux tombeau.

Le repentir est mort dans nos églises sourdes. Après l'amour est morte aussi la volupté.

Nul espoir devant nous ; au ciel nulle clarté. Rions affreusement dans les ténèbres lourdes.

L'ancien orgueil n'est plus, ô peuples endormis ! Qui flamboyait encor sur votre front naguère. L'orgueil a terrassé les dieux, ses ennemis ; Il est mort de sa gloire en regrettant la guerre.

Aux dernières lueurs de nos feux, en troupeau, Mêlés au vil bétail que courbe l'épouvante.

Attendons les yeux bas ; n'ayant plus de vivante En nous, que la terreur qui court sous notre peau.

Quelqu'un sent-il vers l'or frémir ses doigts inertes. Et le hontjpux prurit crisper encor sa chair? Non, tout désir s'éteint dans nos âmes désertes. Plus rien qui dans nos yeux allume un seul éclair.

Soif du sang fraternel, fièvre chaude du crime. Vous attestiez la vie au moins par le combat. Le mal qui vous leurrait de son sinistre appât. De deux vertus peut-être ennoblissait l'abîme.

Force et courage en nous sont morts avec le mal. Les vices n'ont plus rien en nos cœurs qui fermente. Sur l'esprit avili triomphe l'animal.

Qui vers un inconnu terrible se lamente.

Qui d'entre nous jamais t*a pris pour guide, honneur,

Et senti ton levain soulever sa colère?

Il gît sous nos débris ton dogme tutélaire.

Tu dors depuis longtemps, fantôme raisonneur.

Sur les cercueils fermés plus un seul glas qui sonne. Dans Tinsondable oubli sombrent les noms fameux. Qui de nous s'en souvient? Qui les pleure? Personne. O gloire ! nul de nous en toi n'a cru comme eux.

Soleil, qui mûrissais beauté, forme et jeunesse, Faisais chanter les bois et rire les remords. Nous n'avons, nous, connu, soleil des siècles morts. Que ta sombre lueur et ta triste caresse.

Une mer de dégoûts, femmes, remonte en vous, Devant l'abjection cynique dé nos faces.

Quand nous avons cherché vos yeux, nous avons tous Abhorré le désir dompteur des jeunes races.

La haine est morte. Seul a survécu Tennui, L'épouvantable ennui de nos laideurs jumelles, Qui tarit pour toujours le lait dans vos mamelles, Et nous roule au néant, moins noir encor que lui.

Et toi, dont la beauté ravissait les aurores. Fille de la lumière, amante des grandeurs.

Dont les hautes forêts vibraient, manteaux sonores. Et parfumaient le ciel de leurs vertes splendeurs ;

26o POESIES DE LEON DIERX.

Terre, qui meurs aussi, dans la nuit qui nous Ue, Comme un crâne vidé, nue, horrible et sans voix, Retourne à ton soleil ! une seconde fois.

S'il brûle encor, renais à sa flamme pâlie !

Mais au globe vermeil heurtant ton globe impur. Puisses-tu revomir nos os sanglants, ô terre ! Dans le vide où ne germe aucun monde futur.

Tous à jamais lancés par le même cratère !

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