‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 9 sur 73 · LA COURTISANE · texte numérisé non relu

LA COURTISANE

Certes, le mal sur nous a d'étranges puissances. Comme à Tabîme plein d'épouvante et d'échos, Le chimérique appât des acres jouissances Nous attire vers lui, tous les jours, sans repos.

Mais il est entre tous un puits fait de vertige Où l'âme, en s'y penchant, vacille de stupeur. ' C'est l'œil clair et sans fond, sous qui le sang se fige. L'œil de la courtisane, où nage une vapeur ;

L'œil vitreux, aux regards d'agate et de phosphore, Qui fouille tous les cœurs comme de vieux foyers. Qui le soir, comme un phare énigmatique, arbore L'appel mystérieux des continents noyés.

LA COURTISANE. aj

— Quand tu tournes vers nous la clarté chatoyante De ta large prunelle aux reflets verts ou bleus, Dans ton regard errant une énigme efirayante Est cachée, ô Sirène, aux contours onduleux!

Surmontant le dégoût des baisers pleins de baves, Circé qui te repais des hontes du vieillard.

Et changes dans tes nuits les gloires en épaves, Quelle angoisse, réponds, nous dérobe ton fard?

Dans ta sérénité, rempart inattaquable.

L'ennui plane-t-il seul. sur ton front nonchalant? Toujours inassouvie et toujours implacable, Est-ce la soif de Tor qui te ronge le flanc?

Peut-être, un de ces soirs aux senteurs souveraines Où, comme un flot d'encens, les paradis perdus. Refluant du passé dans leurs candeurs sereines. Nous font sentir l'horreur des gouffres descendus ;

Peut-être as-tu maudit l'amour qui t'a trompée ; Et que croyant noyer la rancune et le fiel.

Tu te venges sur tous, dans ta froideur drapée, Des pleurs désespérés que méprisa le ciel.

Vide ou non, ce regard, à la terrible geôle De tes bras, conduit ceux qu'a choisis ton orgueil; Et dès que tu souris, l'enfer qui les enjôle •Dore les profondeurs sinistres de ton œil !

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