LA POURSUITE. 7S
C'est en vain que tu vieilliras, Disant : « Sa tête est toute grise ! » Le regret ne lâche pas prise ; Et l'amertume où tu sombras Est la source où rien ne se brise Des traits purs que tu reverras !
Et c'est en vain que tu mourras, Disant : « La grande nuit dégrise ! » Sous le grand soleil, sur la brise, Ce qui peuplait un crâne ras, Au ciel peuplé se vaporise ; D'astre en astre, tu chercheras !
EDOUARD HERV
Aux bords retentissants des plages écumeuses Pleines de longs soupirs mêlés d'ardents sanglots, Sous le déroulement monotone des flots ; Près des gouffres hurlants des falaises brumeuses ;
A l'heure où le soleil, ainsi qu'un roi cruel Qui veut des draps sanglants pour ses langes funèbres, Descend baigné de pourpre, et s'enfonce aux ténèbres ; A l'heure où lentement l'ombre envahie le ciel,
Un homme se tenait silencieux. La grève Etait déserte. Lui, debout, d'un œil amer Il regardait plonger l'astre rouge à la mer ; Et triste était son cœur, et sombre était son rêve!
:j. ce n'était pas l'homme au sortir de l'Eden,
7ils encore innocent d'une race nouvelle ;
In. qui la vie afflue ; à qui Dieu se révèle ,
it qui pour tous les maux n'a qu'un mâle dédain;
,'homme essayant sa force au seuil des premiers âges, feune dans l'univers jeune et grand comme lui; Méfiant l'avenir, et dont l'œil ébloui leflète l'horizon des vierges paysages ;
}lein d'un orgueil sans borne et d'un espoir sans fin ;
Lt dans sa beauté fière en qui Dieu se confie,
>ur la création parfumée et ravie
}assant calme, et le front brillant du sceau divin ;
S'était l'homme vieilli des races séculaires,
•"ils de la lassitude et des espoirs déçus,
)ont le cœur, reniant les dons qu'il a reçus,
i des printemps plus froids que les hivers polaires ;
Jui, remuant la cendre immense du passé,
nitié tout jeune au mensonge des rêves,
i vu la vanité de ses luttes sans trêves,
Lt sans but, désormais marche le front baissé ;
Jui, ployant sous le poids de l'éternelle chaîne, le connaît à la fin tout entier, joie et pleurs ; Lassasié du rire autant que des douleurs ; •ans ardeur pour le bien, et pour le mal sans haine ;
C'était l'homme rongé par l'angoisse ; vaincu Sous l'énervant dégoût de sa propre impuissance ; Et fatal héritier d'une triste science, Contempteur de la vie avant d'avoir vécu.
En vain de son génie il proclame la gloire ! L'ennui verse sur lui le plomb du châtiment; Et son âme oubliée, hélas ! amèrement Pleure en voyant monter cet encens dérisoire.
Stupide et vil, repu de froides voluptés,
En vain il rit des dieux qu'ont adorés ses pères,
Et s'élance vers l'or du fond de ses repaires,
Les doigts crispés, les yeux pleins de fauves clartés.
Car le Veau d'or, ce Dieu comme un autre implacable, A l'enfer de Midas rit de le voir marcher. Honneur, amour, vertu, tout ce qu'il veut toucher, Se change sous ses mains en cet or qui l'accable.
Oui, ce Dieu, son premier amour, et son dernier, Le plus riche en autels, le plus riche en apôtres, Le plus vieux, qui vit naître et mourir tous les autres, Avant le chant du coq il va le renier.
Il va le renier à son tour. Dans les nues Il l'enverra siéger, livide, avec les dieux Morts maintenant, jadis beaux, fiers et radieux, Qui sur les monts sacrés vivaient en troupes nues;
Près des fantômes blancs, tristes et solennels Qui planent condamnés sur les plages du pôle, Et qu'un souffle inconnu, les poussant par l'épaule, Promène dans la nuit des exils éternels.
L'heure est venue enfin! Le vent de l'ironie A tari dans les cœurs l'ambition du beau. Sur le dernier autel plus désert qu'un tombeau L'herbe croît. Il n'est plus de divine agonie!
Plus de vins enivrants ! plus d'hymnes, plus d'encens ! Plus de fronts couronnés de verveine et de roses ! Plus d'apôtre en extase, et plus d'apothéoses ! Plus de soupirs poussés hors du monde des sens !
Sur la montagne en feu nul ne se transfigure, Et dans la fange d'or aux fétides odeurs, L'homme consume en vain ses dernières ardeurs Sous un ciel bas et lourd qui n'a plus d'envergure !
Dans un air sans échos sa voix s'éteint. Voilà Qu'il renie à la fin sa chair comme son âme , Et que, toujours brûlé d'une impossible flamme, Il brame vers les cieux que l'orgueil dépeupla.
Mais les espoirs qui font la jeunesse si belle Renaissent-ils jamais au sein des cœurs flétris ! Les pleurs, les repentirs, les plaintes et les cris Ont-ils jamais ému l'impassible Cybèle!
8o POESIES DE LEON DIERX.
Nature indifférente, au secret douloureux, Prés aux vertes senteurs, forêts au noir mystère, Monts couronnés de pins ou d'une neige austère, Vous êtes sans pitié, comme tous les heureux !
L'homme a porté sur vous sa hache sacrilège ;
Sur vous il s'est rué furieux; et sa voix
A maudit le silence ironique des bois
Où meurt le vain appel du désir qui l'assiège :
A jamais il a fui, tout ce monde enchanté Qu'aux rayons de la lune, au fond des solitudes, On voyait s'essayer aux molles attitudes Sous l'œil ardent d'un faune ivre de volupté.
Quand Pan mourut, un cri monta de rive en rive. Dans le cœur du poète il retentit encor. Comme un chasseur perdu qui sonne en vain du cor, L'homme court dans la nuit où nul écho n'arrive.
De lui-même lassé, voilà que haletant, Comme Sisyphe sous son fardeau qui l'écrase, Il s'arrête, et qu'à l'heure où l'occident s'embrase, Il sent ses maux soufferts revivre en un instant.
C'est une heure sinistre et pleine de vertige. Depuis l'éternité ces magiques splendeurs Etreignent l'âme, et font jusqu'en ses profondeurs Tressaillir du passé l'impérieux vestige.
Comme l'astre qui fond en longs fleuves pourprés Donc les reflets au loin baignent les hautes cimes, Le cœur de l'homme saigne, en songeant aux abîmes Où ses rêves encor hurlent désespérés.
Mais maintenant, devant la chute glorieuse Du globe dont l'éclat brilla sur son berceau, Ce n'est plus vers FEden, dont il porta le sceau, Qu'il se retourne' au bout d'une ardeur furieuse.
Ce n'est plus son aurore ou son passé loincain Dont le ressouvenir en hymnes d'or s'exhale; Ni des combats premiers la pourpre triomphale Qu'il pleure, en gémissant sur sa part du destin.
Ce n'est plus les dieux morts qu'il invoque ou qu'il prie. Hélas! et ce n'est plus même, quand vient le soir, La mort, son épouvante et son dernier espoir, Qu'il appelle, sentant toute sève tarie!
Sous la dent sans pitié du souci qui le mord Rien ne ranime plus sa force ou son courage , Voilà qu'il a poussé son dernier cri de rage, Car il ne peut plus croire à ta promesse, ô mort!
Tu ne peux rien sur l'âme; et l'impossible envie Toujours la rongera par delà le tombeau. Tu n'en peux au néant jeter un seul lambeau ; Ce n'est pas le repos qui par toi nous convie!
— Et le soleil, jetant sa suprême clarté, Laisse l'homme, le front baissé, le regard morne ; Et dans son cœur descend une douleur sans borne. Sous l'écrasant fardeau de son éternité.