A MON AMI A. MAIN GARD
Sur le divan, pareille à la noire panthère Qui se caresse aux feux du soleil tropical, De son fauve regard enveloppant le bal, Elle emplit de parfums le boudoir solitaire. Elle rêve affaissée au milieu des coussins ; Et sa narine s'enfle, et se gonflent ses seins Au rhythme langoureux de la valse lointaine. Les rires étouffés, les longs chuchotements Qui voltigent sans cesse à l'entour des amants, Relèvent le dédain de sa lèvre hautaine. Tranquille, dans la nuit où se plonge son cœur, Sphinx cruel, elle attend son Œdipe vainqueur.
Elle hait les aveux et les paroles vaines,
Les serments, les propos sans fin, les mots d'amour.
Reine muette, elle a pour ces flatteurs d'un jour
Le mépris sans pitié des grandeurs souveraines.
Dardant ses larges yeux sous son front olympien,
D'un regard elle veut qu'on devine le sien.
Car elle saura lire au fond de ce silence
Chargé des mêmes mots qui dorment dans ses yeux,
Et mêlera sa flamme aux feux mystérieux
Qui sauront pénétrer sa sinistre indolence.
Sans répondre, elle écoute aux aguets, sous son fard,
Des vulgaires don Juans tourner l'essaim bavard.
Dans les plis fastueux du velours elle ondule ;
Et, de son pied lascif agaçant le désir,
Mêle avec le refus ou l'offre du plaisir
La rougeur de la honte au sourire crédule.
Aux profondes senteurs qui baignent tout son corps,
Elle enivre les fronts asservis sans efforts ;
Et de ses noirs cheveux, de sa gorge animée,
De ses jupons parfois savamment soulevés,
Sortent les espoirs fous, les tourments ravivés
De l'alcôve entrevue et brusquement fermée.
Telle, exerçant sa force, au cœur des imprudents
Elle aiguise à ces jeux ses ongles et ses dents.
Mais, quand elle aura vu dans un œil fixe et sombre,
Se réfléchir l'ardeur de son rêve muet,
Et dans ce long regard tressaillir le reflet
D'une âme tout entière émergeant vers son ombre ;
Longtemps de ses grands yeux l'effluve ira vers lui ;
Puis, quand l'éclair dernier entre eux aura relui,