‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 37 sur 141 · RÉCITS ÉPIQUES · texte numérisé non relu

RÉCITS ÉPIQUES

LES TEUX VE Lai FEiMéME

'Éden resplendissait dans sa beauté première.

Eve, les yeux fermés encore à la lumière,

Venait d'être créée, et reposait, parmi

L'herbe en fleur, avecl'homme auprès d'elle endormi ;

Et pour le mal futur qu'en enfer le Rebelle

Méditait, elle était merveilleusement belle.

Son visage très pur, dans ses cheveux noyé.

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RÉCITS ÉPIQ UES

S'appuyait mollement sur son bras replié

Et montrait le duvet de son aisselle blanche ;

Et, du coude mignon à la robuste hanche,

Une ligne adorable, aux souples mouvements.

Descendait et glissait jusqu'à ses pieds charmants.

Le Créateur était fier de sa créature :

Sa puissance avait pris tout ce que la nature

Dans l'exquis et le beau lui donne et lui soumet,

Afin d'en embellir la femme qui dormait.

Il avait pris, pour mieux parfumer son haleine,

La brise qui passait sur les lys de la plaine ;

Pour faire palpiter ses seins jeunes et fiers,

Il avait pris le rhythme harmonieux des mers;

Elle parlait en songe, et, pour ce doux murmure, Il avait pris les chants d'oiseaux sous la ramure ; Et, pour ses longs cheveux d'or fluide et vermeil, Il avait pris l'éclat des rayons du soleil ; Et, pour sa chair superbe, il avait pris les roses.

Mais Eve s'éveillait; de ses paupières closes Le dernier rêve allait s'enfuir, noir papillon, Et sous ses cils baissés frémissait un rayon. Alors, visible au fond du buisson tout en flamme, Dieu voulut résumer les charmes de la femme En un seul, mais qui fût le plus essentiel. Et mit dans son regard tout l'infini du ciel.

'BLoASTHÈiME ET TT{IÈT{E

V,yuAND le déluge eut fait son œuvre salutaire,

La race de Noé pullula sur la terre,

Ainsi que les yeux d'or sur les plumes du paon.

Alors dans les vallons fertiles du Liban,

Heth et Sidon, issus de Cham, le fils indigne,

Vinrent pour cultiver le froment et la vigne,

Et furent de puissants chefs devant Jéhovah.

Sidon eut de nombreux cnfimts qu'il éleva ; Heth devint veuf, après un an de mariage. Et n'obtint qu'un seul fils, l'espoir de son vieil âge, Mais, étant en sueur, le soir d'une moisson. Ce fils but de l'eau froide et fut pris d'un frisson. Puis mourut ; et depuis ce temps, le triste père. Contre Dieu qui l'accable et qui le désespère, Se révolte, et souvent même il a blasphémé.

Au contraire, Sidon, de tous les siens aimé. Est heureux, opulent, sage, pur de tous vices ;

RÉCITS ÉPIQ^UES

Il prie, il jeûne, il offre au ciel des sacrifices; Et tous ses sen-iteurs vantent sa piété.

Un jour que tous les deux, par la chaleur d'été, Sur leurs terres venaient de se mettre à l'ouvrage, Un nuage effra\'ant où grondait un orage Accourut, et le ciel brusquement fut tout noir.

Heth, que rongeait toujours son ancien désespoir. Levant le poing, cria :

« Frappe, Dieu méchant, frappe !

Et qu'il ne reste plus à mes ceps une grappe ! Je te brave. Peux-tu me faire mal, après Que tu m'as dérobé le fils que j'adorais? Va! Que ta foudre éclate et que ta grêle tombe. Dieu cruel, qui couchas mon enfant dans la tombe ! Commets cette injustice encore, Dieu trompeur! Je resterai debout ! Tu ne me fois pas peur ! »

Le nuage passa ; car Jéhovah lui-même,

En voyant la douleur, eut pitié du blasphème;

Et l'orage plana sur le champ de Si don.

Celui-ci, se jetant à genoux, dit:

« Pardon, Dieu d'équité, pardon ! Epargne ma récolte ! Jamais je ne me plains ni je ne me révolte ; Toujours, devant ta face auguste, j'ai tremblé : Et tu protégeras mon raisin et mon blé. Depuis le temps déjà lointain où j'étais jeune, Je dis fidèlement ma prière et je jeûne. Tu dois m'en savoir gré. Souvent sur ton autel, Seigneur, Dieu tout puissant, l'Unique et l'Immortel, Ma main a répandu le sang de mes génisses. Je n'ai point fait de mal, pour que tu me punisses. Ne me laisse donc pas te supplier en vain, Roi du ciel, et défends ma farine et mon vin! »

Mais, comme la prière, au Seigneur adressée, Déplaît quand elle part d'une âme intéressée, Contre l'avare en pleurs l'Eternel s'irrita, Et ce fut sur Sidon que l'orage éclata.

SEC^^cACHÉ^I'B

oRbu.UE Scnnacliérili eut vaincu la Chaldcc Ht que sa gloire y l'ut solidement fondée, Il emmena captif tout le peuple. Aux plus vieux L'on coupa les deux mains et l'on creva les yeux ; Le reste lui bâtit des palais dans Ninive.

Or, un jour qu'il passait à cheval sur la rive

Du Tigre, en habit d'or de perles constellé,

Il vit un grand vieillard, aveugle et mutilé.

De l'ancienne victoire épouvantable preuve.

Que deux beaux jeunes gens conduisaient près du fleuve

Et semblaient entourer d'un respect filial.

Le roi Sennachérib arrêta son cheval

Et, tout en s'appuyant d'une main sur la croupe,

Longtemps et tout pensif, il contempla ce groupe^

Le plus jeune des fils du vieillard étranger Lui présentait du pain et le faisait manger^

RÉCITS ÉPIQJJES

Et l'aîné, le guidant avec un soin servile, Lui décrivait tout haut les beautés de la ville. Car, pour le pauvre infirme, errant par les chemins, L'un avait des regards et l'autre avait des mains.

Le roi remit au pas sa bête reposée ;

Mais, en passant la main sur sa barbe frisée,

Il songeait :

« Cet esclave a de bons fils. Pourquoi Suis-je jaloux de lui? N'en ai-je donc pas, moi? Les nombreux descendants de ma race prospère Entourent de respect leur seigneur et leur père. Pourquoi do leur amour ne serais-je pas sûr? Je les ai faits puissants et riches dans Assur ;

Je leur ai confié d'immenses satrapies;

Quand j'ai vaincu les Juifs et les Mèdes impies,

J'ai donné ce butin splendide à mes enfimts.

N'ont-ils point des chevaux, de l'or, des éléphants.

Des femmes, des palais de granit où les mène

Un chemin de taureaux ailés à face humaine.

Toutes les voluptés possibles sous leurs pas ?

Je les comble. Pourquoi ne m'aimeraicnt-ils pas?

Je dois être aimé d'eux ainsi que je les aime.

Des deux aînés surtout, mes deux préférés même.

Ceux qui marchent toujours aux côtés de mon char.

Mon fils Adramméleck et mon fils Sarrazar,

Qui gouvernent sous moi mon empire et le gèrent. »

Cette nuit-là, ses deux fils ahiés l'égorgèrent.

LE THc4T{pA0D^

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