XXI
0 toi que je nommais l'immortelle beauté,
0 souffle de Vénus égaré dans la pierre.
Comme un pasteur qui grave un nom cher sous le lierre,
J"ai mutilé mon cœur de ton nom répété.
J'ai, sous ton pied superbe, empourpré la poussière, Lis du pays des morts, sombre virginité. Sans qu'un baiser jamais ait fleuri ta fierté. Sans qu'une larme, ô femme, ait fleuri ta paupière !
Et dans mon amour sans remords.
Je m'en vais où s'en vont les morts : Car ta beauté que j'idolâtre^
Rosa, c'est la coupe sans fond,
La coupe d'or de Cléopàlre,
Oui cœurs et perles, tout se fond 1
SON>^ETS PAIE>'S. 27.
XXUl
Parfois, à mon chevet que l'insomnie habite, Ton beau corps, dans la nuit, se dresse lumineux, Comme une lampe immense où la flamme s'abrite Dans les flancs transparents d'un albâtre neigeux.
Une molle clarté qu'aucun souffle n'agite Baigne, sans y trembler, tes contours glorieux. Mais, vainement je cherche un reflet qui palpite Dans l'immobilité dont s'effrayent mes yeux.
Et puis je me souviens... Va, sois la bienvenue ! Telle je te revois, telle je t'ai connue, Rosa, mon cher amour, blanche apparition !
Au temps oii me brûlait ma folle passion, Sans t'animer jamais et sans qu'une étincelle Trahît le feu vivant que ta splendeur recèle !
Souvent, — et j'en frémis, — quand, sur ta lèvre inf;\me J'ai bu, dans un sanglot, d'amères voluptés, Alors qu'une détresse immense prend mon âme, 0 toi pour qui je meurs, tu dors à mes côtés.
L'ombre épaisse envahit tes sereines beautés, . Et, jusque sous tes cils, éteint tes yeux de flamme ; Ton souffle égal et lent fait comme un bruit de rame : C'est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés.
Repose sans remords, ô cruelle maîtresse ! Ignore, dans mes bras, les pleurs de ma caresse : Car tu n'es pas ma sœur, cœur à peine vivant.
Mais, quand la nuit a clos tes paupières meurtries. Quelle pitié des dieux pour les choses flétries . Te rend, sous mes baisers, le sommeil d'un enfant ?
Quand, sur tes yeux brûlés de leurs propres rayons, Le sommeil a tendu la fraîcheur de son aile, Rêves-tu quelquefois de la chose éternelle Que nous portons en nous, que toujours nous fuyons?
Sous ton front oii la nuit s'épanche, solennelle, L'infini creuse-t-il d'implacables sillons? Et quand ton cœur n'est plus trahi par ta prunelle, S'ouvre-t-il à la mer des vastes passions ?
Marbre durant le jour, la nuit deviens-tu femme?
Un rêve berce-t-il dans le fond de ton âme
Quelque amour sans espoir que tu nommes tout bas?
Tes sens s'éveillent-ils quand ta chair se repose? C'est un tourment jaloux que ton sonniieil me cause : Tu dois aimer en songe, ou tu ne vivrais pas!
Que ne snis-je le rêve où ton ame me fuit, Quand l'haleine de fleur dont ta bouche est baisée Se berce au rhylhme lent de ta gorge apaisée, Dans la tranquillité proiundi' tle la nuit !
Que ne suis-je le rêve où ma douleur te suit D'un souftle haletant et d'une aile brisée, Sans entrevoir jamais, comme une aube embrasée. L'invisible soleil qui sous ton front reluit !
L'aiiiuur qui te fait vivre est celui qui me tue :
Car ta sérénité cruelle de statue
N'est qu'un leurre où sans fin s'épuise mon souci.
De ton sommeil menteur étreignant le mystère. Près de ton cœur j'y sens vivre un hôte adultère Et voudrais être mort pour t'apparaître aussi.
SOîsN'ETS PAÏENS. 51
Rosa, j'ai le secret de tes sombres pâleurs, 0 chère ténébreuse ! ô grande inconsolée ! 0 toi qui de ton cœur as fait un mausolée Où ta joue et ta lèvre ont épuisé leurs fleurs.
L'amour défunt qui dort sous tes splendeurs voilée? A chassé de ton sein les vivantes chaleurs ; L'àme s'en est enfuie, avec tes derniers pleurs, Aux flannnes du bûcher, dans le ciel bleu, mêlée.
Et, sans pitié pour toi, tu vis se consumer. Dans ton être éperdu, la puissance d'aimer ! Tout périt, sauf l'honneur de tes formes divines.
Ta droite laissa choir le céleste llambeau. Mais tu voulus, sauvant ta beauté des ruines, Faire à ton souvenir un splendide tombeau.
En vain nous étreignons nos cœurs pour retenir Le souille fugitif qui court dans nos poitrines : Pour savou' le secret des voluptés divines, Nous ne sommes pas Dieux, maîtres de l'avenir.
Eu s'élauçant des flots, Vénus a fait jaillir Avec l'eau de la mer, sur notre pauvre monde, Les gouttes d'infini dont notre àme s'inonde. Seule, elle nous a fait le regret de mourir !
Qu'importe le trépas des plus superbes choses ! A peine les enfants pleurent-ils sur les roses : Notre pitié s'arrête au monde inanimé.
Mais nous, les affolés de ton image auguste. Si nous ne renaissons, Vénus, tu fus injuste! — (In doit être immortel, rien (pie d'avoir aimé
SONNETS TAIKNS.
De ta face immortelle et de ton noble buste Mes mains ont affronté les contours radieux, Quand, fervent et tout plein de l'image des Dieux, J'ai moulé sur ton corps leur souvenir auguste.
Et, sous l'enchantement de ta beauté robuste. J'ai touché, de ma lèvre, iwe et fermant les yeux, Ta lèvre, fruit sacré, vase religieux Où le sang de mon cœur comme un rubis s'incruste.
Je ne tenterai plus l'inutile tourment
De ton amour, cruelle, et je veux seulement,
Jaloux de ta splendeur, craintif du sacrilège.
Ceindre très-humblement, de mes bras prosternés. Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige. Et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés.
Je vais, le cœur lassé des vaines meurtrissures, Cherchant une douleur qui ne puisse guérir. Seul, l'idéal nous fait d'immortelles blessures, Et le mal de l'aimer console d'en souffrir.
Le temps essaye en vain ses savantes morsures Aux choses qu'ici-bas la beauté vient fleurir; Elle passe, et partout met des empreintes sûres, Et le bien de l'aimer console d'en mourir !
0 splendeur de la forme à la forme transmise! Le temps garde à nos fils l'éternelle surprise De ton divin sourire, ô fille de Vénus!
0 beauté de la femme ! 0 seule beauté vraie ! Je suis des insensés que ta grandeur effraie Et dont la lèvre effleure à peine tes pieds nus '
MIG^'0^'NE
Une rose finleuse, au cœur noyé de pluie. Sur un rameau tremblant vient de s'épanouir, Et je me sens repris de la douce folie De faire des chansons et de me souvenir.
Les amours trépassés qui dormaient dans mon ànie, Doux Lazare sur qui j'ai tant versé de pleurs, Soulèvent, en riant, leur suaire de fleurs Et demandent le nom de ma nouvelle dame.
Ma Mignonne aux yeux bleus, mets ta robe et fuyons Sous les bois remplis d'ombre et de mélancolie, Chercher le doux remède à la douce folie. — Le soleil m'a blessé de ses premiers rayons!
Eu avril, sous les branches Au feuillage frileux, Eu clierchaut des pervenches, J'ai trouvé tes yeux bleus :
Et j'ai vu tes mains blanches Parmi les lis neigeux, En avril, sous les branches Au feuillage frileux.
Et, connné un nid joyeux, Ton petit cœur aux cieux Contait ses gaietés franches, En avril, sous les branches Au léuillai;e frileux-
VER|S POUR ÊTRE CnA>'TÉS. 39
Blanche sous sa robe blanche, Blonde entre les blonds épis, L'œil bleu comme la pervenche, Le front pur comme les lis...
— Pourquoi mon âme est rêveuse, Me demandez- vous encor?
— Elle a glané, la glaneuse, Mon cœur dans sa gerbe d'or!
Pieds nus sur la grève nue, Pure auprès du pur ruisseau, Des jardins d'amour venue.
Comme les zéphyrs, sur l'eau...
— Pourquoi mon âme est rêveuse.
Me demandez-vous encor?
— Elle a péché, la pêcheuse.
Mon cœur dans son filet d'or!
40 LKS AMOURS.
Rose dès l'aube rosée, Fleur à sa fenêtre eu fleur, Hirondelle au toit posée, Ciga!e ai foyer conteur...
— Pourquoi mon âme est rêveuse, Me demandez- vous encor?
— Elle a fiLS la fileuse.
Mon cœur d:ins sa trame d'orl
Les étoiles effarouchées Yieniieiit de s'envoler des cieiix :
J'en sais deux qui se sont cachée^ Mignonne, dans vos jolis yeux,
A l'ombre de vos cils soyeux Et sous vos paupières penchées :
Attendez ! — mes baisers joyeux Les auront bientôt dénichées!
Vous feignez de dormir encor :
Eveillez-vous, mon doux trésor!
L'aube pleure sous les feuillées,
Le ciel désert est plein d'ennui.
— Ouvrez les yeux et rendez-lui Les deux étoiles envolées !
Voici que les grands lis ont vêtu leur blancheur : Sur les gazons tremblants l'aube étend sa fraîcheur. — C'est le jirintemps! c'est le matin! Double' jeunesse
Ma mie, en s'éveillant. m'a dit : o Le beau soleil! «Le temps est donc venu que tout charme renaisse. (( Partout des chants ! Partout des fleurs ! Double réveil ! y
Et, la tiédeur de l'air la rendant moins farouche, Je me penchai vers elle et je posai ma bouche Sur sa bouche et sur ses cheveux, doul.tle trésor!
VERS l'OlU ETRE CHANTES.
Riez-vous? Ne riez-vous pas?
Quand vous l'avez dit tout à 1 heure, Ce mot ! Vous l'avez dit si bas ! . . .
Je n'ai pas compris, mais je pleure.
— Riez-vous? Ne riez-vous pas?
Pitié! votre bouche m'effleure.
Ce bruit! vous l'avez fait si bas!...
Si c'est un baiser, que je meure!
— Riez- vous? Xe riez-vous pas?
Si c'est uu baiser que je meure !
Sur mon cou je sens votre bras...
Vous m'avez baisé tout it l'heure! Je n'ose y croire, mais je pleure.
— Riez-vous? Xe riez-vous pas!
YIl
Dans mon cœur qui saigne, Tiens, si lu le veux.
Enfonce le peigne Qui mord tes cheveux.
Il n'est mal affreux Que de toi je craigne.
Cherche qui le plaigne Un moins amoureux!
Dans mon cœur qui prie, Dans mon cœur qui crie Sous ton pied taquin.
Enfonce, Mignonne, Le talon qui sonne A ton brodequin!
Pourquoi dire non, si tu pensais oui?
Moi je n'ai pas su lire ta pensée.
Mais j'emporte une ame à jamais blessée. Et mon doux espoir s'est évanoui.
J'étais à tes pieds, tremblant, ébloui.
D'entendre ta voix l'oreille pressée...
Et je n'ai pas su lire ta pensée !
'Pourquoi dir.e non, si tu pensais oui?
Ah! si tu m'aimais, la chose insensée De m'avoir, d'un mot, tout mon bien ravi! Moi qui n'ai pas su lire ta pensée...
Pourquoi dire non, si tu pensais oui?
Je lui rends la rose flétrie
Que réclame son ris moqueur,
Ce doux rien qui fut tout mon cœur!
Mais je ne veux pas qu'elle rie.
Je lui rends la frange de soie Dont m'a lié son cœur méchant, Et je la baise en me cachant :
Car je ne veux pas qu'elle voie.
Quand elle viendra tout à l'heure Avec des larmes dans les yeux, Je lui pardonnerai, joyeux :
Car je ne veux pas qu'elle pleure!
Ton rire est pareil an frisson Que le soir met au cœur des roses.
Il est gai comme une chanson De printemps sous le- cieux moroses.
Oh! le heau rire et les doux yeux Qui, seuls, me font triste ou joyetix!
Tes yeux sont pareils aux pervenches Qu'avril met au cœur du buisson, Et tristes comme une chanson D'automne sous les vertes branches.
Qli! le beau rire et les doux yeux Qui, seuls, m'ont fait triste ou joyeux!
Boiisoii", Mignonne, il se foil riieurc Où se closent vos yeux si doux.
Voulez-vous pas que je demeure Près de votre lit, à genoux?
Que seulement ma bouche effleure Le lin de vos rideaux jaloux !
Pauvres gens, que nous sommes fous !
Ne voyez-vous pas que je pleure...
Bonsoir!
Si votre pitié n'est qu'un leurre, J'aimerais mieux votre courroux; Si vous ne voulez que je meure, Hélas, pourquoi me dites-vous :
Bonsoir — ?
L'œil inquiet des violelles Suit le bleu regard de vos yeux, Et les lis, aux mauteaux soyeux, Sont très-jaloux de vos toilettes.
Devant vos rires éclatants Ont fui les fauvettes moroses : Vos lèvres sont l'oubli des roses.
Vous faites grand tort au printemps,
Puisque vous m'oubliez dans l'ombre, Doux astre aux fuyantes chaleurs, Avec les oiseaux et les fleurs J'irai pleurer dans le bois sombre!
La rouille d'automne envahit les branches Du grand chêne oii vont percher les ramiers. Te rappelles-tu les lloraisons blanches Qu'avril fait neiger au front des pommiers ?
Va, les jours d'automne ont aussi leur joie ; Un dernier paifum des bruyères sort, Et le cliquetis du feuillage mort Semble un frôlement de robe de soie.
Et je pense au temps oià, chaque matin, Quand elle partait, chère feuille morte! Ses jupons ainsi chantaient à ma porte.
Et mon cœur s'emplit du regret lointain D'avril qui jonchait les bois de pervenches,- Et faisait neii^er les lloraisons j.ilanches !
Mignonne, vous avez la grâce Qni ferait l'amour éternel; Vous voir, c'est vivre dans le ciel, Et jamais élu ne s'en lasse.
Votre rire est doux et cruel :
Vous savez vaincre d'une larme.
Mignonne, vous avez le charme Qui ferait l'amour éternel.
Quelle abeille a fleuri de miel Ta bouche où le baiser se fige?
Mignonne, tu sais le prestige Qui ferait l'amour éternel !
Que riicnre osl donc brève Qu'on passe en aimant î C'est moins qu'un moment, Un jieu plu- (]u'uii rt've.
Le temps nous enlève Notre encliantement .
Que l'heure est donc brève Qu'on passe en aimant !
Sous le flot dormant Soupirait la grève; M'aimas-tu vraiment ?
Fût-ce seulement Un peu jilus fpi'un rêve?...
— Que riieure est donc brève Qu'on pa«e en aimant !
Sur ta bouche, avec le désir, Je bois ta dernière caresse :
Car je ne veux plus de maîtresse, Que celle qui ne sait trahir.
Sur ta bouclie, avec le désir, Je veux boire l'oubli des roses :
Car je n'aimerai plus des choses, Que celles qu'on ne peut ilétrir.
Sur ta bouche, avec le désir.
J'ai bu ma dernière espérance :
Car je ne veux plus de soulTrance, Que celle dont je dois mourir.
Nous nous sommes aimés trois jours ; Trois jours elle me fut fidèle.
— Trois jours ! — La constance éternelle Et les éternelles amours !
Jamais ! jamais ! me disait-elle ; Moi je disais : toujours ! toujours !
— Toujours ! — La constance éternelle Et les éterjielles amours!
Depuis ce temps, de rhirondellc Trois fois j'ai compté les retours.
— Nous nous sommes aimés trois jours:
Trois jours elle me fut fidèle.
XYU
Pour trois jours de paradis j'ai douné mon àme au diable :
Tous mes jours seront maudits Pour trois jours de paradis.
Que celle pour qui je vendis Mon âme, était adorable!
Pour trois jours de paradis J'ai donné mon âme au diable !
Dans trois jours j'ai renfermé L'éternité de mon âme :
Le seul temps où j'aie aimé Dans trois jours est renfermé.
Mon cœur mort est embaumé Dans un souvenir de femme.
Dans trois jours j'ai renfermé L'éternité de mon àme !
56 LtS AMOURS.
L'ii souffle de parfums s'élève Des taillis profonds où son rêve Suivait le vol d'un long espoir...
Me vient-il de sa lèvre amie ?
— Non! ce sont les fleurs que le soir Mêle à la bruyère endormie.
Une musique dmicc cl frcle
Sur ses pas murmure pour elle
L'adieu de tout ce qu'elle fuit...
Mon Dieu, j'entends sa voix dans l'ombre.
— Non! C'est la chanson que la nuit Apprend tout bas au grand bois sombre.
Nuit auiruste, bois solitaire (lui voilez d'un double mvstère
Le secret des bonlieiirs passes, Rendez-moi riialeine embaïuiiee.
Et les clieveux de fleurs tressés.
Et la voix de la bieii-ainiée 1
Dans Tnir, ])ieiii de fils de soie, Montaient les lis palpitants, Les lis que l'aube déploie.
Ma mie était toute joie...
Oh 1 le beau jour de printemps !
L'air où ilottait la caresse D'un clair de lune enchanté.
Baignait ma blanche maîtresse.
Ma mie était toute ivresse...
Oh ! la belle nuit d'été !
Le \vn[ ({Lii siffle à ma porte, Seul, jjat mon senil enlr'ouvert.
Ma plainte, le vent l'emporte Ma mie est peut-être morte!...
Oh! le triste soir d'hiver!