‹ Poésies, 1866-1874Chapitre 7 sur 65 · PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE

Le rire, comme les sanglots, A sa ride profonde et nous creuse la joue. Et le vent, tour à tour, à notre iront secoue

Des épines et des grelots !

Meurtris aux coins de toutes choses, Traînants ou bondissants, \m\e troupeau d'amonr, Nous couvrons les chemins, flagellés, tour à tour,

Par les chardons et par les roses.

Les voluptés et les douleurs, Entourant nos bûchers, en attisent les flammes; Comme aux clous de nos croix, sous les lèvres des femmes,

Notre sang coule de nos cœurs !

Je sais que ma jeunesse est morte, Et n'espère plus son retour.

Le cercueil a passé la porte :

Je n'ai de regret que l'Amour.

Dans le marbre, ma main plus forte Sculpte les fleurs de mon cerveau, Mille rêves de toute sorte!

Je n'ai de souci que le Beau.

Je ne sais où le temps m'emporte, Mais sans plainte je le suivrai :

— Nul ne sait son chemin. — Qu'importe A qui n'a d'espoir que le Vrai !

C'est à nos pleurs que se mesure Tout ce qui nous fut un plaisir, Et, plus profonde est la blessure, Plus le cœur se doit applaudir.

Le mal immortel de souffrir Grandit l'humaine créature ; En vain contre le souvenir Le temps essaye son injure

Où l'Amour a vraiment passé.

— Comme le passereau blessé, Tombé de la cime d'an chêne,

Plus haut le bonheur nous a lui, Plus longtemps notre ame se traîne Dans l'ombre qu'il jette après lui.

Puisque n'y a peine qui dure, Vouldrais fester le renouveau Et tresser de fleurs un bandeau A mon amoureuse blessure.

Guidant que Lazare muiiuure D'être si longtemps au tombeau, Puisque n'y a peine qui dure, Vouldrais lester le renouveau !

Mais las!... la marâtre nature, Qui donne l'oyselle à l'oyseau, Ne me donne ce qui me fault ; Et, malgré que peine ne dure.

Ne puis fester le renouveau!

VERS POra ÊTRE CHANTÉS. 71

OÙ gyt la loyauté du cœur, Puisqu'à l'amour amour n'est due, Et qu'ingratitude est son heur Qui, pour tout prix, nous est rendue?

Puisque notre peine est perdue, D'en vouloir merci plein d'honneur, Et cette ivresse de'fendue D'être deux, n'ayant qu'un bonheur!

Amour, des tyrans est le pire, Car, oyez l'estrange martyre Où le mal d'aimer nous reduict :

Las ! notre iblie est la mèmcj Et d'aimer celle qui nous fuyt, Et de luyr celle qui nous aime !

Qui sait où s'euiuit Le sang de nos veines?

Que de choses vaines Notre àme poursuit!

Lèvres de fleurs pleines, Qui sait, dans la nuit, Où le vent conduit

Sait tout qui sait Lieu, Qu'il n'est de vrai bien.

Qu'au cœur où s'attache

L'amoureux souci.

Aimons sans relâche.

Aimons sans merci!

VERS POUR ETRE CUA.NTES. 73

J'ai bien foulé de douces choses Sur le cliemiu des cœurs blessés.

— Trop vite, j'ai cueilli les roses, Trop vite, hélas! et pas assez!

J'ai bien vu de doux fronts de femme, De longs cheveux de fleurs tressés.

— Trop vite j'enivrai mon âme, Trop vite, hélas! et pas assez!

De regrets, l'amour est suivie, Qui lentement sont effacés.

— Trop vite s'écoule la vie, Trop vite, hélas ! et pas assez !

Mil

J'avais grondé mon triste cœur Oui ne veut plus jamais s'éprendre;

11 m'a dit, douloureux et tendre :

On m'a tué d'un ris moqueur.

Et j'ai grondé mon triste eœiu' De s'être ainsi laissé surprendre.

11 m'a dit : sa voix était tendie, Je n'ai pas vu son ris moqueur.

J'ai |i;irdoniié mon triste cœur.

Aujourd'hui je sais le comprendre.

Hélas ! je meurs d'une voix tendre, Ainsi que lui d'un ris moquem'.

Je porte le cruel souci De craindre et d'espérer sans trêve, Et je vis comme dans un rêve :

Le mal d'aimer m'a fait ainsi.

Celle que j'aime sans merci, N'eut pour moi qu'une pitié brève.

Je porte le cruel souci De craindre et d'espérer sans trêve

Le vent du soir qui, sur la grève, La vit passer, la pleure aussi.

— Moi, je vis comme dans un rêve.

Le mal d'aimer m"a fait ainsi !

Quand j'ai dit à TAubc. sa sœur :

Rends-moi l'immortelle douceur Des chants de sa voix envolée, L'Aube muette s'est voilée.

(juand j'ai dit au Midi vermeil :

Rends-moi ses yeux pleins de soleil Oïl mon àme se sentait fondre.

Midi n'a rien su me répondre. -

(juand j'ai dit au vSoir : Qu'as-tu liait De son beau iront qui triomphait, Comme un lis dans l'azur s'élance?

Le Soir a sardé le silence.

Quand j'ai dit à la Nuit : Rends-moi Tout ce qui fut l'antique émoi, Sa beauté rayonnante et nue!...

La Nuit ne s'est pas souvenue.

78 LES AMOT'RS.

Doux réveil des bois et des prés D'or et de pourpre diaprés.

Rapide oubli des jours moroses, Salut ! printemps, père des roses !

Si tu la revois sous la fleur De sa virginale pâleur, Dis à Dieu (|u"il me la renvoie, Celle qui tut toute ma joie,

— Celle ({ui l;iit tout mon souei !

Voyant ({ue je la pleure ainsi, Printemps eruel, ramène aussi L'essaim des rires de sa bouche, Doux bruit dont mon cœur s'eftarouche.

Bruil cliarmant, cruel et moqueur..

Ramcne-moi, printemps vaincpieur, L'amoureuse que j'ai servie.

Celle qui fut toute ma vie.

— Celle qui reste tout mou cœur!

S'il tant viL'illir on si piteuse sorte, La Mort peut bien se hâter vers ma porte ; Je u"ai souci, des choses qu'ell'!' emporte. Que de l' amour !

J"ai trop vécu d'avoir vécu le jour Où le printemps divin me resta sourd : Le vrai printemps, c'est l'éternel retour De la jeunesse!

C'est le retour de la longue caresse, Et du baiser qu'une neuve maîtresse Sur notre lèvre amoureusement presse, Ses doux veux clos 1

C'est le réveil des nids au cœur éclos, Et des chansons sans trêve, et des sanglots, Et des frissons que la main prend aux flots Des chevelures!

C'est notre sang qui monte à nos blessures, C'est la douleur de vos chères morsures, Désirs aux dents implacables et sûres ! Désirs ardents !

Trouj^au lascif qui fuyez, inconstants, Le sentier rude où je marche à pas lents. Qu'importe donc que je vive longtemps Ou que je meure !

Si tu n'es plus que souvenir et leurre, Charme d'aimer, seul bien qu'emporte l'heure, Qui fut ma vie et que tout bas je pleure. Désespéré !

LES AMOL'RS.

JlM<iJJ/i< NOCTURNES

Vénus a dénoué son collier d'élincelles

Qui s'égrène et remplit les cieux d'étoiles d'or,

Et sème des baisers aux lè\Tes des pucelles.

Vénus a dénoué son collier d'étincelles :

Un feu s'allume au cœur de la vierge qui dort.

— Vestale qui ne sais quel foyer tu recèles, Vénus a dénoué son collier d'étincelles!

Vénus a dénoué se- (:U('\(-\i\ ^anK^-^é•^

Qui roulent dans l'azur leurs molles avalanches.

— 0 vierge, quel frisson mord tes épaules blanches ! Vénus a dénoué ses cheveux ramassés :

IjC fleuve d'or descend de son col à ses lianches. De vivantes clialeurs tes flancs sont caressés î Vénus a dénoué ses cheveux ramassés.

'énus a dénoué sa ceinture embaumée :

'essaim voluptueux des parfums de la nuit rend son vol et s'abat sur la tene jmmée. ^nus a dénoué sii ceint me embaumée

ui de ses plis Ûottants t'enlace et te poursuit...

— 0 vierge, éveille-toi, ma pâle bien-aimée!

Vénus a dénoué s;i ceintiu^ embaumée.

84 L£b AMOURS.

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