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Poésies, 1871-1883

tA forêt, frémissant au son vibrant des cors, Tressaille jusqu'au fond des grandes avenues... Et, redressant sa tête inquiète, un dix-cors Se demande pour qui les meutes sont venues.

Depuis une heure à peine, elle a clos ses yeux las,

Sa dernière amoureuse, à belle robe fauve.

Et n'a pas vu l'aurore effeuillant ses lilas.

Aux bords lointains du ciel, parmi les fleurs de mauve.

L'hiver est la saison d'amour. — C'est mal choisir. — Pourquoi donc ce temps-là pour une chasse aux bêtesr Quand on a devant soi trois cents jours de loisir, On vient brutalement nous troubler dans nos fêtes !

Dans le vent sont épars tous les cuivres des cors, •Mais, à l'éclat brisé des fanfares lointaines, Au bruit tumultueux des jappements discords. On devine la meute... et les chiens par centaines.

S'il pouvait demander un petit écureuil, Là-haut croquant sa faîne à la cime d'un hêtre, Et qui voit clairement l'horizon d'un coup d'œil, 11 saurait que bientôt l'ennemi va paraître.

Mais les grands, les petits, qui vivent dans les bois, Pour se parler entre eux n'ont pas même langage. — S'il en croit les rumeurs des sourds et longs abois, C'est aux cantons du Nord que la meute s'engage.

Son cœur est tout en fièvre... il songe à ses amours. — Mais le vif écureuil, pour lui prompt à descendre, A dit, de ses yeux noirs, ses beaux yeux de velours : «Ils viennent... J'ai tout vu... Pars donc... C'est trop attendre.

Allons! — Chiens blancs et roux, déjà rasant le sol. Dans le vent du matin ont flairé sa chair vive; Et, lancée aussi droit qu'hirondelles au vol. Langues rouges dehors, toute la meute arrive.

Il regarde en arrière... Un simple temps d'arrêt... Et comprenant pour qui les meutes sont venues. Il a pris son élan, le roi de la forêt. Laissant les chiens au fond des grandes avenues.

Il va droit ou de biais, avec de longs détours. Enchevêtrant la piste, il fait sa randonnée; Mais, le nez contre terre, et le flairant toujours. Les chiens, humant le sol, affleurent sa traînée.

Au bruit des vieux moulins, il aperçoit l'étang Qui dort dans sa rocheuse et profonde vallée; — Pas de refuge ailleurs... et déjà haletant, Il regarde l'eau froide et si large étalée...

La nappe d'eau miroite aux yeux funèbrement... 11 s'y jette à plein corps... et la horde accourue, Q.uand il tient haut son bois comme un Saint-Sacrement, Dans les joncs et roseaux éperdument se rue...

Comme son grand aïeul, du temps de saint Hubert, S'il avait la croix d'or dans sa haute ramure. Le sonneur d'olifant qui portait le haubert D'un signe eût arrêté la meute et son murmure...

Mais adieu les beaux jours des vieux enchantements. Et la sainte légende, et les croix symboliques... — — Quelle soif de la mort, quels rauques aboîments, Dans les gorges en feu des races faméliques I

LllGEN'DES DES BOIS 9

Et les chiens d'Angleterre, et les grands lévriers, Avec les hauts mâtins à poil roux de Saintonge, Fouillent ses pauvres chairs de leurs crocs meurtriers. — Un sillage de sang derrière lui s'allonge...

Il sait bien qu'aujourd'hui les chiens et les piqueurs Gardent l'oreille sourde à la miséricorde. — Il répond d'un œil calme aux faciles vainqueurs. Et n'espère qu'en lui... si jamais il aborde...

Mais les trompes n'ont pas encor sonné la mort!... Courage!... 11 va tout droit, jusqu'aux berges marneuses Où sur un bout de grève afFourché, son pied mord... Le cerf tout ruisselant sort des eaux limoneuses.

11 brame... libre enfin... Non pas... Trois cavaliers. Beaux fils caracolant sur des chevaux de race, Et tout galonnés d'or, hauts sur les étriers. Lui barrent son chemin... Le premier l'embarrasse..

lO LliGENDES DES BOIS

Le cerf, obliquement, semble s'agenouiller.- Comme un taureau sauvage il a baissé la tête, Qu'il relève aussitôt, mais son rude andouiller A jeté sur le flanc, du coup, l'homme et la bête;

La bête, le cheval; l'homme, le grand veneur. — Malgré son habit vert, il est tombé sans phrase, La culotte de daim, ainsi que Son Honneur, Dans une éclaboussure ont essuyé la vase.

Et, sans avoir pitié du vieil endolori.

Le frôlant de sa jupe, une fière amazone,

Sous barbe de voilette, en a simplement ri...

(La belle aux cheveux noirs qui portait la fleur jaune.)

Les soleils, en décembre, heureusement sont courti Les chiens déconcertés renoncent à la piste. Voici l'heure paisible où finissent les jours... Libre, vers son refuge, il monte grave et triste.

A l'horizon lointain expirent les abois. Sur les chênes dormants la nuit remet son voile... Lui, qui ne verra plus l'aurore dans les bois. Donne un dernier regard à la première étoile.

Trainant son corps meurtri pour gagner la hauteur Où sont restés les siens, il retrouve sa harde : « Comme te voilà fait, pauvre triomphateur! » Chacun en grand'pitié le flaire et le regarde.

« Demain je servirai de p.îture aux corbeaux. (Qu'il soit le bienvenu, le sombre oiseau de proie.) Les hommes n'auront pas la curée aux flambeaux. — Frappé, mais non vaincu, je puis mourir en joie. »

— Sur la mousse d'hiver, déjà haute en velours, Il se couche, oublieux des profondes morsures. Et dit l'adieu suprême, eu fermant ses yeux lourds, A des biches en pleurs qui lèchent ses blessures.

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