PÊCHEUSE DE VARECH
J Ernest Courbet.
URMURAKT comme un orgue éternel aux sons graves, Sur les galets bretons ou le sable normand, La mer, l'aveugle mer, jette indifféremment Ses paquets d'algue morte et ses vieilles épaves.
Mais parfois quelques-uns de ces débris flottants. Sur la grève échoués, quand le flot se retire. Vous parlent d'une barque ou d'un ancien navire Dont on n'avait rien su depuis quinze ou vingt ans.
La fille de Saiiit-Pol ou de Sainte-Honorine, Qui, par les grandes mers, va très loin descendant
Recueillir son varech , tressaille au cri strident
Que jette au ras des eaux l'hirondelle marine.
Et s'arrête songeuse, ou'oliant son travail. Quand son râteau ramène un élongis de hune, Ou, parmi les tronçons d'un vieux mât de fortune, La barre qui tourna jadis un gouvernail;
Même un simple bordage, un bout de planche usée... Elle a passé vingt fois peut-être sans la voir, Et la rencontre, un jour, presque au tomber du soir. Aux deux tiers dans la vase et le sable enlisée.
Mince épave... on y voit quelque chose d'écrit En couleur... s'efFaçant... mais d'un gros caractère... Et la femme a flairé comme un poignant mystère Qui tourmente à la fois son cœur et son esprit.
C'est le reste d'un mot impossible à bien lire... Est-ce un mot du pays?... trois lettres seulement... Trois lettres... C'est la fin ou le commencement D'un nom..., nom qu'autrefois portait un grand navire.
Pauvre femme... Aussitôt ses genoux ont fléchi... duand il prenait la mer, à voiles toutes rondes, Elle était jeune alors, et belle entre les blondes, Mais depuis ce temps-là ses cheveux ont blanchi.
Elle emporte, de nuit, le débris sans rien dire, En essuyant ses pleurs de son gros tablier, Et pense au cher absent qu'on ne peut oublier. Surtout aux grandes mers, quand le flot se retire.
Sur les galets bretons et le sable normand. Rendez-vous d'algue morte et de vieilles épaves. Murmurant comme un orgue éternel aux sons graves, Le flux et le reflux chantent funèbrement.
ÉM IGX^ISLTS
ÉMIGR ANTS
>A Hector [KCalot.
ANS quel pays vont-ils, ces longs transatlantiques Qui, partant de Lubeck, de Brème, de Hambourg, Emportent par milliers, sans espoir de retour. Des pauvres désertant leurs foyers domestiques?
Gens mêlés, de tout âge et de tout vêtement... 11 en vient d'Angleterre, et d'Ecosse et d'Irlande; Et c'est pitié de voir une foule si grande Qui se presse anxieuse aux quais d'embarquement.
De Saxe, de Bavière et de Poméranie, La froide lande inculte, on sort comme en troupeaux, Et des Westphaliens, avec leurs grands chapeaux, Suivent... Chacun ailleurs porte sa colonie.
On reconnaît que tous ont plus ou moins souffert Aux regards sans lueur, à la mine flétrie : L'homme qui se résigne à changer de patrie Vit sur un sol ingrat dans un âge de fer.
Ils vont silencieux par groupes de familles, Les vieillards s'appuj'ant sur les jeunes garçons. Des femmes ont encore au sein leurs nourrissons. D'autres tiennent la main à leurs petites filles.
Les oiseaux voyageurs qui passent dans le ciel A leur pays natal reviennent, chaque année; Eux, comprenant trop bien leur âpre destinée, Ont le pressentiment d'un voyage éternel.
Où vont-ils dans la houle au sifflet des navires? Ils vont tous à peu près par le même chemin : Ceux de la veille et ceux qui partiront demain Ont assez de l'Europe et de ses vieux empires.
Ils marchent aux paj^s nouveaux de l'Occident,
Tous ces déshérités d'un monde trop antique ,
Et, comme dans un rêve, à travers l'Atlantique, La vapeur les emporte avec un souffle ardent.
L'Amérique leur offre à tous la bienvenue : Elle est hospitalière aux peuples émigrants... Là-bas, la terre est vaste... et les espoirs sont grands. Ils salûront bientôt leur patrie inconnue.