LE PÉCHÉ DE MAI
(Alexandrins.) Mâ).a teà y.pâ-'.ara tcxSe -/voâovra S-.gcxEm.
Or voici ce qu'il advint, pendant notre promenade au bois.
Ma compagne était svelte et blonde. Sur sa nuque enfantine, deux boucles avaient ces vermeils reflets de feu que Tadema donne aux chevelures antiques. Entre les longs cils, ses yeux avaient l'iris vert, scintillant de mille atomes d'or. Parmi les grandes herbes embaumées, elle s'élevait droite comme une vivante tige. Nous allions à travers le bois, seuls. Hauts sur le fond du ciel, les arbres paraissaient coulés en bronze; mais sous les écorces, à notre passage, nous entendions monter par poussées intermittentes le frémissement impétueux des sèves, et nous entendions aussi les bourgeons rompre leur enveloppe.
0 Nymphes Hamadryades cachées entre les extrêmes racines, n'avez-vous pas, quand nous passions, chanté la bienvenue à l'amour?
Je regardais Yella, sans rien dire. Elle, dans la vaste houle des herbes agitées par le vent, sous les immenses dômes de la verdure, jetait les éclata de son rire sonore. Et dans ce rire la pure enceinte de ses dents s'ouvrait; dans ce rire, la rougeur presque animale de sa gencive arquée se montrait. Je la regardais, aspirant avec volupté : car son corps exhalait un chaud parfum, comme un fruit mûr. Une âme sereine était éparse dans le bois; mais en toutes mes fibres courait l'âpre vin de la jeunesse... O rires si frais tintant à la brise du soir et saluant, du milieu d'un beau bois sauvage, le soleil de mai qui se couchait, près de mourir!
Nous allions, seuls. « Ah! Écoute, écoute les merles siffler! » me dit-elle en s'arrêtant. Du ciel crépusculaire descendait sur la ramure une brume violette. « Ecoute, écoute! » Tout à coup, derrière la plus lointaine cime, le soleil disparut au fond du lac des nuages. Et ce fut alors dans l'air une molle tombée de violettes. Un sillon d'or
s'ouvrait, très bas, et ses lueurs brisées s'attardaient sur les faîtes; déjà, sous les faîtes illuminés, les troncs se noyaient dans un lourd sommeil. Lentement, dans les lentes vapeurs du soir, les choses perdaient leurs formes. Les violettes tombaient : c'était une immense pluie. Une minute, le bois entier fut à mes yeux comme une merveilleuse forêt d'améthystes resplendissantes, et Yella en fut la magicienne. Debout dans l'herbe, enveloppée des gazes violettes d'une aérienne tunique, elle dit adieu à cette dernière lueur crépusculaire par un large chant. Puis, à mon côté, elle chanta encore. Une boucle de ses cheveux effleurait ma bouche, par instants; et le parfum, l'âme de cette chose vivante irritait mes narines avides, me montait à la tête. Je regardai sa gorge, qui palpitait au rythme des notes. Comme elle était blanche!
Les plantes courbées à son passage l'entendaientelles?
Je regardai sa gorge. Déjà s'évanouissaient autour de nous les brumes violettes; l'air se voilait d'une douce pénombre; et, surgies de la forêt profonde et solitaire, montaient les voix des choses, les odeurs des choses. C'était — je ne sais pas dire — c'était comme si les fleurs, les feuilles et les herbes eussent exhalé un rêve végétal, et que ce rêve se fut répandu
partout, grand et suave : un rêve — je ne sais pas dire — qui serait comme une vapeur née à l'aube sur des eaux dormantes. Je respirais un rêve de forêt amoureuse.
Elle chantait, et son chant pur faisait pures toutes les choses.
Elle se tut : car sur la campagne, à l'horizon, venait de s'élever soudain le disque delà pleine lune. Dans le bois endormi courut alors un long frisson. La bénigne rougeur lunaire triomphait peu à peu de la nuit. Et dans la pâleur du ciel brilla le disque énorme, tel un divin bouclier, classiquement.
O Virgile latin, ô toi qui de la lyre aux cornes 'd'ivoire fais sourdre les chants sacrés, entendsmoi! Si jamais, ô tendre Virgile, j'ai, la nuit, dompté sur ton poème la rébellion de mes paupières et immolé à ton autel les doux sommeils, fais maintenant que mes cordes soient suaves et donne à mon langage les ailes : chante pour moi cette mystique pleine lune de mai!
Lorsque la grande léthargie du bois fut submergée par les clartés lunaires, les odeurs s'accrurent, montant des taillis profonds en fraîche marée; et la brise, chargée de ces odeurs, soupirait parmi tout ce blanc, nous apportant comme de longs bramements de cerfs dans le lointain. Maintenant les biches aux yeux humains si doux, l'oreille dressée, tressaillaient au moindre souffle, et, tremblantes, épiaient dans le mystère des ombres si elles ne verraient pas luire à travers le feuillage les yeux terribles de leur fauve amant. Le désir était partout répandu. Les troncs séculaires des chênes tendaient leurs bras vers les enchantements lunaires, comme des athlètes qui demanderaient des embrassements avec une passion haletante, mal satisfaits des étreintes d'un lierre. Certains arbres, dans l'ombre, semblaient des monstres farouches, aux aguets; d'autres semblaient sculptés par un artiste délicat dans les jaspes les plus rares, divins ouvrages nocturnes. Et les enchantements lunaires simulaient pour mes yeux de longues rangées lointaines de coupoles et d'aiguilles, des assemblages d'étranges palais, des fuites de hauts portiques resplendissants : une cité de rêve.
Mais les odeurs croissantes empoisonnaient l'air ; mais de cette grande léthargie végétale une respiration s'élevait, presque la respiration large d'une bête; mais mille voix râlant de jouissance troublaient le bois dans la nuit.
Et nous nous arrêtâmes. Sur nos têtes pleuvait cette clarté paisible et fraîche qui mettait dans notre chair une langueur nouvelle, comme si la lumière eût pénétré notre peau, amolli nos veines. Maintenant un désir de voluptés aiguës me poignait, devant celle blanche vierge ignorante.
« Je suis bien lasse! dit-elle en s'inclinant vers moi. Ne veux-tu pas te reposer? » Ses paroles, ses gestes avaient une douceur si nouvelle que j'en tremblai dans mes fibres les plus profondes, comme au son d'une voix jamais entendue, indéfinissable. Et je sentis descendre sur mes yeux un voile épais; et je tombai à ses genoux; et, de mes mains avides, je montai le long de son corps; et je m'aperçus que ce corps tremblait comme une harpe vivante. Epouvantée par ces soudaines vibrations de fibres inconnues, elle, avec des halètements et des gémissements, les prunelles immobiles et la bouche con-
vulsée, perdue désormais, perdue désormais sans ressource, désormais en proie à la douce et terrible force de laquelle, à cette heure, la forêt était esclave, se tenait penchée sur moi.
Brusquement sa tête se renversa en arrière. Ses cheveux épars lui firent une couche où elle s'étendit comme pour mourir. Une rigidité, presque un froid de mort, l'envahit toute. Je fus saisi d'épouvante, une seconde, à l'aspect de cette pâleur mortelle, qui semblait l'entourer d'une horreur mystique et la défendre à jamais contre l'impur désir dont j'étais si fort embrasé. Mais ce fut une mort brève. La vie revint dans le flot de la volupté. Moi, incliné tout entier vers elle, sur sa bouche, comme pour boire à une coupe, frémissant de conquête, je sentais les pointes de sa gorge se raidir sous la caresse lascive de mes doigts, comme des fleurs de chair...
O belles fleurs vermeilles, vous en qui étaient les saveurs des fruits les plus tendres qu'au seuil de l'Eté cueille le Printemps tardif en riant son dernier rire, ô fleurs, ô fruits nés du plus doux sang virginal, nourris par les veines les plus bleues qui courent dans les paradis humains, ô fleurs, ô fruits, je sens qu'à cet ancien souvenir mon visage pâlit encore sur les rimes vaines! Et, comme ce jour-là, mes reins se glacent encore d'un frisson !
Pour vous, Madame, je peine dans la nuit sur les rimes vaines, travaillant à orner cet ancien souvenir. Et de mon sang ému renaît furtivement l'amour. Yella ne chante-t-elle plus au fond de votre cœur. Madame, comme elle chanta un jour dans le bois sauvage, en cette coupable pleine lune de mai?