‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 72 sur 141 · SONGE D'UNE MATINÉE DE PRINTEMPS · texte numérisé non relu

SONGE D'UNE MATINÉE DE PRINTEMPS

Quand ta sœur Aurore, déjà rassasiée de rêves, ivre de baisers, toute humide de rosée,

Comme dans la forêt vierge une biche ignorante des embûches, s'élance en bondissant sur le seuil dû ciel, avec une joyeuse hardiesse;

Toi, ô Hippolyta, tu restes sourde à son appel. De ta douce tête, tu presses tendrement ma poitrine.

Tu presses ma poitrine, et tu dors. Quelle est alors, dans l'intime foyer de ta vie, la mystérieuse image qui nait et s'élève,

Illuminée d'un rire qui, filtrant doucement, s'épanche et tremble sur la fleur dorée de tes membres?

De même, au mois de mai, jaillit de sources invisibles une eau vive, bondissant esprit, dans une touffe de rosiers :

Tout entière en tremble la masse ondoyante des fleurs, qui ensuite s'éclaire d'une scintillation liquide.

Ainsi plongée dans l'oubli, ô Hippolyta, vois-tu d'étranges rivages? Entends-tu de nouveaux chants et de nouvelles musiques?

Entends-tu ton nom divin passer dans les hymnes? T'avances-tu, radieuse, au milieu du double chœur, jusqu'aux suprêmes sommets?

Telle une vivante étincelle que les cendres nourriraient dans leur sein; telle une foudre qui dormirait au centre du lourd nuage ;

Tel un diamant intact qui, avec un éclat d'éloile, resplendirait sur la richesse obscure des filons terrestres ;

Tel un soleil qui, invisible à des yeux mortels, répandrait ses vertus dans un air glacé, sur de vains fantômes ;

Telle une pensée créatrice apportant au monde des beautés nouvelles, mais qui, secrète encore, rirait sous le front du dieu;

Tel, ô femme, pour toi, pour toi seule, rien que

pour toi, se cache depuis longtemps dans les vierges royaumes un divin pouvoir.

Les Sages en ont la garde. A l'ombre d'un arbre immense, vêtus de blanc, placides comme des dieux,

Ils Vivent. Un air chaud les nourrit. Sur les gazons d'alentour, les léopards rapides ploient leur échine tavelée.

Le gazouillis des fontaines, le murmure des branches, le frémissement sourd des bêtes se mêlent à leurs paroles.

O royaumes fécondés par l'embrassemenl sacré des fleuves, ô race favorisée par le ciel prévoyant,

Où une heureuse alliance des astres engendre un principe de vie qui, répandu dans les solitudes,

Fait surgir de la sourde pierre, fait surgir de la boue aride, fait surgir du fer même des esprits innombrables!

Voici des sentiers ombreux, profonds, auxquels versent la lumière des fleurs d'ardente vie. êtres non mortels ;

Voici des temples de dieux inconnus, grands ouverts à la joie du jour, sur des colonnes blanches comme une pure neige,

Harmonieux, éternels, où les aigles planent en larges cercles, où soupire la chaude brise née de la mer;

Voici des cloîtres de collines émergées de vastes golfes en forme de lune, où, parfois, passent dans les airs les formes divines,

Formes pénétrées d'une vertu si éblouissante que nuls regards mortels n'auraient la force d'en soutenir l'éclat,

Semblables à loi, quand tu ris, et qui s'avancent d'un pas lent sur la mer, et qui, en regardant le ciel, chantent de doux chœurs.

Elles chantent : « Quelle est celle qui, de là-haut, se précipite vers les plaines de la mer, rapide comme l'aigle, splendide comme le feu?

» Celle qui descend, peut-être est-ce celle qu'attendent les Sages, la femme-reine? Ou peutêtre est-ce, sortant de ses rouges demeures

» A l'encontre des traits fraternels, affolée par de

nouveaux désirs, l'audacieuse fille d'Hypérion qui est réapparue?

« Non, ce n'est pas la fille du Titan; c'est l'autre, l'autre qui s'approche. Univers, écoute! La voici! C'est l'Élue qui vient !

» Elle vient, l'Elue. 0 cieux qui renfermez toute l'âme immense de la Création dans votre sphère de cristal ;

» Et vous, ô courants, ô veines de la mer, qui vous plaisez à enserrer les îles vierges dans vos trames adamantines;

» Et vous, nuées errantes, blanc troupeau que le Vent, farouche pasteur, guide en sifflant, le long de la montagne boisée,

» Urnes des fleuves, ouvertes par de puissants vieillards à la Terre jeune; et vous, instruments énormes de l'ouragan,

» Forêts terrestres; et vous, profondes forêts océaniques, où chaque tronc a des yeux qui épient dans l'horreur;

» Écoutez, écoutez! Voici que l'Élue vient,

nous apportant pour loi le seul rythme de son haleine! »

Ils chantent. N'entends-tu pas ton nom passer dans leurs hymnes? Tu presses ma poitrine et tu dors. L'Aurore resplendit dans mon cœur.

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