‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 76 sur 141 · ÉLÉVATION · texte numérisé non relu

ÉLÉVATION

Élégie, prends ton essor! La nuit est propice à ceux qui souffrent. Pleure la femme que j'aime, chante ses louanges.

A quoi sert-il, durant la nuit obscure, de l'appeler avec larmes? Dans ces vers inutiles mon âme se consume toute.

Peut-être, au fond du cœur, est-elle étreinte aussi par l'angoisse ; peut-être, en regardant des cieux étrangers, est-elle reprise aussi par le désir.

Peut-être est-elle reprise par la souvenance, lorsque la lune éveille en elle un vague frisson, dans la solitude;

Peut-être sa pensée s'allume-t-elle pour moi d'une plus vive ardeur, lorsque les arbres alanguis ont autour d'elle des colloques d'amour.

Ah ! ce n'était pas en vain qu'autrefois les choses

parlaient d'amour! Mais une soif plus puissante de jouir nous tourmentait,

Enivrés de cette douceur que dans l'éther versaient les astres et que nous buvions à longues gorgées.

O vin immatériel dans une coupe invisible ! ô merveilleuse ivresse qui, pénétrant tout notre être,

Inonda d'un nouveau délice nos embrassements et rendit infinies nos brèves amours mortelles!

Mon esprit ardent occupa son cœur profond, comme la flamme vivace habite l'urne creuse.

De cette vie aimante se nourrissait mon esprit, comme la flamme nocturne boit la pure huile d'olive.

Ses pensées, je les ai pensées; sa joie et sa douleur, j'en ai rempli tout mon être; j'ai vu par ses prunelles.

Son âme, les secrètes voix de son âme, le divin rythme de son souffle, l'intime frisson

De ses fibres, et ses soucis cachés, et les illusions de ses rêves, et ses subites angoisses, j'ai tout connu en elle.

Moi, penché sur elle, j'ai connu tous les concerts qui ne s'entendent que dans le doux silence de son sang,

Lorsque l'accord des innombrables palpitations simule le calme tremblant de la mer estivale.

J'ai dévoilé les splendeurs occultes de son âme, comme si j'ouvrais un sanctuaire avec une clef d'or,

Et je les ai fait rayonner en cercles plus vastes, où je me suis lancé avidement, les flancs ceints d'une force nouvelle.

Tel, parmi la chevelure de feu que l'Aurore déploie sur le monde, un aigle s'envolant de la roche natale :

Les fleuves aux reflets vermeils saluent par des tonnerres ce prodige, et, à l'entour, les fronts étonnés des montagnes rient;

Mais lui, seul dans le ciel empourpré, il bat de ses puissantes ailes, et toutes ses pennes ouvertes resplendissent d'éclairs.

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