‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 94 sur 141 · CONGÉ · texte numérisé non relu

CONGÉ

Tu taincn i pro me, lu, cui licet, aspice Romain. (OVIDE )

Toi, Livre, tu verras notre Rome. Vers la Mère auguste t'envoie celui qui l'aime, celui qui l'aime à jamais.

Porte-lui le douloureux amour et le désir qui consume l'exilé, et le regret inutile, hélas! du bien qu'il a perdu.

Je n'ai pas essayé d'exprimer dans mes vers sa beauté sublime : elle est trop grande et mes vers sont trop humbles.

Je n'ai mis en toi, ô Livre, qu'une partie de mon âme. Va sans joie. Tu n'emportes guère que de la cendre froide.

Va donc. Tu verras notre Rome; tu la verras, du haut de ses collines, splendide du Ouirinal au Janicule,

Plus splendide encore de l'Aventin au Pincio dans le crépuscule finissant, tu la verras, miracle suprême, illuminer le ciel !

Tu la verras telle que mes yeux la virent, telle que toujours, durant la nuit anxieuse, mon âme la voit.

Rien n'est plus grand ni plus sacré. Elle possède en soi l'éclat d'un astre. Ce n'est pas seulement son ciel, c'est le monde que Rome illumine!

[1891-1892] (mètres divers)

[Traduction partielle, faite sur l'édition de 1893.

A MA NOURRIGF

(Sizains.)

La nuit chrétienne règne sur les demeures des hommes, froide, mais pure. — 0 toi qui dans ta demeure lointaine files de tes doigts prévoyants la laine de tes brebis, aussi longtemps que l'huile dure dans la lampe et que la bûche éclaire l'âtre,

Nourrice de qui j'ai bu ma première vie, dont les bras ont bercé mon premier sommeil ; si, de ta bouche fanée, je réentendais cette chanson, si je voyais tes doigts où s'effile la blanche fleur de la laine, et le fuseau pendant qui s'abaisse,

Et ce front ridé qui se penche sous une couronne de cheveux blancs, ce front où parfois, d'une façon presque divine, ton âme simple de voyante se révèle dans un rayon, et tes yeux caves, tes yeux las, où pourtant s'allument parfois des étincelles;

Peut-être que je pleurerais encore des larmes

salutaires, peut-être que s'élèverait encore du fond de moi-même quelque affection ancienne et sainte; et il me semblerait que, dans ton chant, je retrouve Tinnocence du blond nourrisson. — Ah, loin de moi ces horribles choses !

Et toute la fraîcheur de ton lait serait dans mes veines : une nativité nouvelle dans une candeur de neiges intactes. Et toute la fraîcheur de ton lait serait dans mes veines, et toute la bonté des cieux. — Ah, loin de moi ces horribles choses,

A jamais loin de mon âme rajeunie et enveloppée de sa candeur native ! Une immense blancheur immaculée, une forme évangélique d'amour, et partout l'image diffuse d'un Bien Suprême auquel on aspire ici-bas.

Mais toi, qui dans ta demeure lointaine tournes le fuseau, tu ne sais pas mon aventure. Tu files de tes doigts prévoyants la laine de tes brebis; et, tu ignores ma vaine tristesse, dans cette nuit pure et bleue. Tu tournes le fuseau, et, par instants, la bûche éclaire l'âtre.

Et tu files, tu files aussi longtemps que l'huile dure, nourrice; et, morte, ta mamelle pend.

Noël de 1892

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