L:t ne contant son mal qu'au prêtre
AU ! ce prêtre, du ciel tombé,
Ce frère cadet, « notre abbé »,
Comme en nos fermes on le nomme,
Ce conseiller, ce protecteur,
Ce suprême consolateur,
Moins que Dieu, mais bien plus qu'un homme
De quelle ferveur l'entourait
Jean le Pâtre! Et comme il pleurait
D'amour quand, selon sa promesse,
S'en vint le nouveau tonsuré,
A la place du vieux curé,
Dans la paroisse chanter messe!
Quelle fètc de le revoir, Une fois l'an, surgir tout noir Sur les monts de bruyères roses, Bénir moutons, ruches et bœufs, Embrasser ses petits neveux Et sourire aux aïeuls moroses,
Puis repartir, disant à Jean :
« Il faut que je sois diligent ;
Quand tu dors trop, ton troupeau bêle :
Frère, je suis berger aussi
D'un troupeau qui paît loin d'ici,
Qui craint les loups et me rappelle... »
Et l'abbé fouettait sa jument; Et Jean mélancoliquement S'en retournait parmi ses ouailles, Qui l'accueillaient avec des bonds, Des bêlements joyeux et bons Et des carillons de sonnailles.
Ht les ans s'en allaient pourtant, Comme l'eau qui coule en chantant Des hauts plateaux vers la rivière.
Les vieux mouraient, les petits-fils Grandissaient, par d'autres suivis, Brins de chanvre en la chèneviére.
Lors, voyant blanchir ses cheveux, Jean ne songeait qu'à ses neveux, Les emmenait dans les bruyères, Leur fabriquait mille joujoux, Cages d'osier, bâtons de houx, Et chars à charrier des pierres,
Cherchant auquel d'entre eux céder
L'insigne honneur de commander
Après sa mort moutons et chèvres,
A qui transmettre ses leçons,
Sa panetière et ses chansons,
Lt la trompe OÙ souillaient ses lèvres;
JKAN LE PATRE
A qui donner aussi le bas Qu'il cachait avec soin là-bas, Dans un mur de sa bergerie, Le bas de laine où tous les ans Tombaient quelques écus luisants A la joyeuse sonnerie;
A qui donner son chien Labri, Et sa canardière, et l'abri Qu'il s'était creusé sous la table D'un vieux dolmen casemate, Bien chaud l'hiver, bien frais l'été, Malgré son aspect redoutable.
Or quand il eut fait choix enfin
— Lui, roi des bergers — d'un dauphin,
Sans lui céder le sceptre encore,
Il se sentit plus rassuré
Et, d'un gros souci délivré,
Chanta d'une voix plus sonore.
Et puis ce fut un beau vieillard, Le premier de tous dans son art, Et qu'on venait de quatre lieues.
Quand dépérissait un troupeau, Consulter, la main au chapeau, Au milieu de ses landes bleues ;
Un vrai mage de l'ancien temps, Lisant dans les cieux éclatants Les jours sereins et les tempêtes, Lt trouvant contre les douleurs Des remèdes parmi les fleurs Que broutaient en passant ses bêtes.
Religieux à sa façon,
— Par le cœur, non par la raison, ■
Se figurant une autre vie
Où par des pâturages verts
Que ne flétriraient nuls hivers
Il errerait l'âme ravie,
Suivi de longs troupeaux bêlants Qu'il promènerait à pas lents, Sans craindre ni loup ni vipère, Lt ramènerait au bercail,
En passant sous un beau portail Où les compterait Dieu le l'ère.
JEAN LE TATRE 97
Et, comme un soir il s'absorbait Dans ce rêve, à l'heure où tombait Une nuit d'août aux légers voiles, Son regard soudain se troubla, Et sa belle âme s'envola Sans un effort vers les étoiles.
On le trouva le lendemain,
Son chien aux pieds, sa trompe en main.
Rigide et froid comme la pierre ;
Son troupeau bêlait alentour,
L'alouette chantait le jour,
Mais Jean n'ouvrait plus sa paupière...
Jean le Pâtre, de Ginestous,
Dans le canton pleuré de tous,
Fut couché dans le cimetière,
Mais son esprit habite encor
La lande aux fleurs de pourpre et d'or
Où s'écoula sa vie entière.
98 I. A B O X NE TtRRt
l/X£ VIE
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vJuH fais-tu, seul sur le chemin, Grave comme un petit Romain?
A deux ans on est donc un sage?
Ht que serres-tu dans ta main Dont tu te noircis le visage? »
L'enfant, levant sur moi ses yeux Emplis d'azur comme les cieux, Parait d'abord vouloir se taire, J'insiste. Alors, très sérieux :
« Je m'amuse avec de la terre! »
u n iî v i e 99
— « Je t'admire, petit conscrit Qu'à la charrue hier on prit Et qu'un air de clairon enivre !
Quoi donc! la guerre te sourit?
Es-tu si fatigué de vivre? »
Le petit conscrit gravement M'a dit : « Je suis le régiment, Sans aimer l'habit militaire, Parce qu'il faut à l'Allemand Aller reprendre notre terre ! »
— « Tu vas te marier, dit-on, Avec la grande Jeanneton?
Un gars comme toi, c'est folie D'aller choisir dans le canton La moins jeune et la moins jolie !
— Jeune et jolie, oui, c'est charmant, Mais cela passe en un moment; Jeanneton, par-devant notaire, M'apporte des champs de froment, Et ça dure toujours, la terre! »
— « Où vas-tu, pauvre petit vieux, Courbé sur ton bâton noueux, A travers les plaines arides?
Je vois des larmes dans tes yeux.
Ht compte tes maux à tes rides...
— Je vais, ma foi, je ne sais où; Étant sans force et sans un sou, Mes fils me laissent solitaire... Je me suis mis la corde au cou Quand je leur ai cùdé ma terre...
UNE VIE IOI
Aux rayons du soleil couchant, Un cercueil passe au bout du champ Où l'on commence les semailles.
Le berger interrompt son chant, Le bélier son bruit de sonnailles;
Et le semeur suspend son pas, Et marmotte un Pater tout bas; Puis, reprenant sa marche austère :
«< Va, pauvre vieux! ne te plains pas, Tu dormiras bien dans la terre ! »