‹ Poésies, 1905-1918Chapitre 6 sur 83 · ADIEU, PARIS · texte numérisé non relu

ADIEU, PARIS

Et que j'ai mieux compris, mieux aimé, mieux chanté Mes bois ombreux et mes bruyères virginales, Mon clocher, comme un chêne à l'air libre planté, Mon pays de fraîcheur, de sève et de santé 1

Et je te dois aussi quelques nobles tendresses

Qui se prolongeront en de pieux regrets;

Car, — ainsi que parfois sur le bord d'un marais

Ourlé de fleurs de fange aux malsaines ivresses

S'ouvrent comme des yeux quelques calices frais, —

Sur les berges du lac trouble où sans lin tournoie

Ta foule qui s'amuse et se grise et se noie,

J'ai rencontré des cœurs, aussitôt reconnus

Pour frères, s'isolant de la commune joie,

De mon pays ou de pays pareils venus,

Naïfs, et se berçant de mes airs ingénus.

Adieu, Paris, adieu. — De la légère trace

Qu'ont pu sur tes pavés où tout l'univers passe

Imprimer un instant mes talons de terrien

Je sais trop que ce soir il ne restera rien,

Et que mes vers chantant mon clocher et ma race,

Mes vers les plus aimés, dont j'avais quelque orgueil,

Disparaîtront de la vitrine et du recueil,

l6 RONCES ET LIERRES

Des lèvres qui jadis souvent les déclamèrent,

Et du cerveau de ceux qui, m'aimant. les aimèrent,

Puis mourront, comme loin de leurs natals sillons

Nos genêts meurent dans la serre ou les salons.

Je sais qu'un peu plus tard, prochainement peut-être,

Un soir, dans les journaux, deux lignes apprendront

A leurs lecteurs, dont peu, bien peu se souviendront,

Qu'un poète estime (sic) vient de disparaître ;

Et qu'au printemps suivant, — si l'herbe sur mon front,

Comme je le souhaite et comme je l'espère,

Croît et verdit, dans le rustique cimetière

Où l'on m'aura couché, sans pompe, entre les miens,

A l'ombre de la croix de bois des vrais chrétiens, —

L'abeille qui viendra vider la cassolette

De la fleur de la ronce ou de la violette

Sera sans doute seule à deviner où dort

Le triste cœur d'où tous mes vers ont pris l'essor...

Oui, je sais tout cela, Paris, et m'y résigne. Tu m'as donné l'humble renom dont j'étais digne, En somme. N'ayant point les dons que tu chéris, Je vivais à l'écart, timide, un peu sauvage, Dédaigneux de tes goûts comme de ton langage, Amer, injuste même envers tes favoris:

Et pourtant — d'un peu loin — parfois tu me souris, Trouvant quelque saveur à mon fruste ramage : Merci! — - L'âge et le deuil ayant éteint ma voix, Je m'en vais essayer de finir comme un sage, Entre une chère tombe et l'ombre de mes bois.

1 8 RuNCES ET LIERRLb

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/jlprès vingt-cinq ans de Paris, De pavé fangeux, de ciel gris.

Nous avons revu ta Provence; Mais sous ses amandiers fleuris Rien ne revit de ton enfance.

Et ma jeunesse, qui, dix ans, Au bruit de tes pins caressants, Berça notre amour et son rêve, Est plus morte encor, je le sens, Et n'a pas marqué sur ta grève.

ETOUR TARDIF 19

Heureux qui revient au foyer Quand il a quelqu'un à choyer :

Cœur qui l'attend, voix qui l'appelle Dans le vieux logis familier Auquel la race fut fidèle ;

Mais malheur aux déracinés due leur folie a promenés Un quart de siècle par les villes, Et qui trop tard sont retournés Au berceau des heures tranquilles!

Ils n'y trouveront pas l'accueil De ceux dont ils étaient l'orgueil, Mais qui sont morts à les attendre ; Ils y vieilliront, l'âme en deuil, A remuer un peu de cendre,

Sans parvenir à ranimer

Ceux qu'ils ne surent pas aimer

De l'amour qui se sacrifie,

Et sans personne pour fermer

Leurs pauvres yeux las de la vie.

Ah ! l'on devrait au moins avoir Le courage, quand vient le soir De nos cœurs et de nos années, De ne pas aller vous revoir, Terre et tombes abandonnées.

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