UN FRANÇAIS
Qui donc vous a donné ces bagues enchantées Que vous ne touchez pas sans un air de douleur ? Vos mains, par ces rubis, semblent ensanglantées. Ces cachets grecs, ces croix, souvenir d'un malheur, Sont-ils chers et cruels ? sont-ils expiatoires ? Le pays des Ivans a seul ces perles noires. D'une contrée en deuil symboles sans couleur.
WANDA, grande dame russe.
Celle qui m'a donné ces ornements de fête. Ce cachet dont un czar fut le seul possesseur,
Ces diamants en feu qui tremblent sur ma tête, Ces reliques sans prix d'un saint intercesseur. Ces rubis, ces saphirs qui chargent ma ceinture. Ce bracelet qu'émaille une antique peinture, Ces talismans sacrés, c'est l'esclave, ma sœur.
Car elle était princesse, et maintenant qu 'est-elle ? Nul ne l'oserait dire et n'ose le savoir. On a rayé le nom dont le monde l'appelle. EUe n'est qu'une femme et mange le pain noir, Le pain qu'à son mari donne la Sibérie ; Et parmi les mineurs s'assied pâle et flétrie. Et boit chaque matin les larmes du devoir.
En ce temps-là, ma sœur, sur le seuil de sa porte. Nous dit : « Vivez en paix, je vais garder ma foi. Gardez ces vanités ; au monde je suis morte. Puisque le seul que j'aime est mort devant la loi. Des splendeurs de mon front conservez les ruines. Je le suivrai partout, jusques au fond des mines ; Vous qui savez aimer, vous feriez comme moi.
« L'empereur tout-puissant, qui voit d'en haut les choses, Du prince mon seigneur voulut faire un forçat. Dieu seul peut re viser un jour ces grandes causes Entre le souverain, le sujet et l'État. Pour moi, je porterai mes fils sur mon épaule Tandis que mon mari, sur la route du pôle, Marche et traîne un boulet, conduit par un soldat.
« La fatigue a courbé sa poitrine écrasée ;
Le froid gonfle ses pieds dans ces chemins mauvais ;
La neige tombe en flots sur sa tête rasée ;
Il brise les glaçons sur le bord des marais.
Lui de qui les aïeux s'élisaient pour l'empire
Répond: «Serge», au camp même oùtousleurdisaient:«Sire.>
Comment puis-je, à Moscou, dormir dans mon palais ?
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« Prenez donc, ô mes soeurs, ces signes de mollesse. J'irai dans les caveaux, dans l'air empoisonneur.
Conservant seulement, de toute ma richesse. L'aiguille et le marteau pour luxe et pour honneur ; Et, puisqu'il est écrit que la race des Slaves Doit pori;er et le joug et le nom des esclaves. Je descendrai vivante au tombeau du mineur.
« Là, j'aurai soin d'user ma vie avec la sienne ; Je soutiendrai ses bras quand il prendra l'essieu. Je briserai mon corps pour que rien ne retienne Mon âme quand son âme aura monté vers Dieu ; Et bientôt, nous tirant des glaces étemelles, L'ange de mort viendra nous prendre sous ses ailes Pour nous porter ensemble aux chaleurs du ciel bleu.
Et ce qu'elle avait dit, ma sœur l'a bien su faire ; Elle a tissé le lin, et de ses écheveaux Espère en vain former son linceul mortuaire. Et depuis vingt hivers achève vingt travaux. Calculant jour par jour, sur ses mains enchaînées.
Le grain du chapelet de ses sombres années.
Quatre enfants ont grandi dans l'ombre des caveaux.
Leurs yeux craignent le jour quand sa lumière pâle Trois fois dans une année éclaire leur pâleur, Comme pour les agneaux, la brebis et le mâle Sont parqués à la fois par le mauvais pasteur. La mère eût bien voulu qu'on leur apprît à lire, Puisqu'ils portaient le nom des princes de l'empire. Et n'ont rien fait encor qui blesse l'empereur.
Un jour de fête, on a demandé cette grâce
Au czar, toujours affable et clément souverain.
Lorsqu'au front des soldats seul il passe et repasse.
Après dix ans d'attente, il répondit enfin :
<i Un esclave a besoin d'un marteau, non d'un livre :
La lecture est fatale à ceux-là qui, pour vivre.
Doivent avoir bon bras pour gagner un bon pain. »
Ce mot fut un couteau pour le cœur de la mère ; Avant qu'il ne fût dit, quand s'asseyait ma sœur, Ses larmes sillonnaient la neige sur la terre, Tombant devant ses pieds, non sans quelque douceur. Mais, aujourd'hui, sans pleurs, elle passe l'année A regarder ses fils d'une vue étonnée ; Ses yeux secs sont glacés d'épouvante et d'horreur !
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