A ÉVA
Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,
Que de mes livres seuls te vienne ta fierté.
J'ai mis sur le cimier doré du gentilhomme
Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.
J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire.
Qu'il soit ancien, qu'importe ? il n'aura de mémoire
Que du jour seulement où mon front l'a porté.
Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes, J'ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi. J'ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes Empreintes sur le flanc des sceaux de chaque roi.
A peine une étincelle a relui dans leur cendre.
C'est en vain que d'eux tous le sang m'a fait descendre ;
Si j'écris leur histoire, ils descendront de moi.
Ils furent opulents, seigneurs de vastes terres, Grands chasseurs devant Dieu, comme Nemrod, jaloux Des beaux cerfs qu'ils lançaient des bois héréditaires Jusqu'où voulait la mort les livrer à leurs coups ; Suivant leur forte meute à travers deux provinces, Coupant les chiens du roi, déroutant ceux des princes. Forçant les sangliers et détruisant les loups ;
Galants guerriers sur terre et sur mer, se montrèrent Gens d'honneur en tout temps comme en tous lieux, cherchanl De la Chine au Pérou les Anglais, qu'ils brûlèrent Sur l'eau qu'ils écumaient du levant au couchant ; Puis, sur leur talon rouge, en quittant les batailles. Parfumés et blessés revenaient à Versailles Jaser à l' Œil-de-bœuf avant de voir leur champ.
Mais les champs de la Beauce avaient leurs cœurs, leurs âmes,
Leurs soins. Ils les peuplaient d'innombrables garçons,
De filles qu'ils donnaient aux chevaliers pour femmes,
Dignes de suivre en tout l'exemple et les leçons ;
Simples et satisfaits si chacun de leur race
Apposait saint Louis en croix sur sa cuirasse.
Comme leurs vieux portraits qu'aux murs noirs nous plaçons.
Mais aucun, au sortir d'une rude campagne. Ne sut se recueillir, quitter le destrier. Dételer pour un jour ses palefrois d'Espagne, Ni des coursiers de chasse enlever l'étrier Pour graver quelque page et dire en quelque livre Comme son temps vivait et comment il sut vivre. Dès qu'ils n'agissaient plus, se hâtant d'oublier.
Tous sont morts en laissant leur nom sans auréole ; Mais sur le disque d'or voilà qu'il est écrit.
Disant : « Ici passaient deux races de la Gaule Dont le dernier vivant monte au temple et s'inscrit. Non sur l'obscur amas des vieux noms inutiles, Des orgueilleux méchants et des riches futiles. Mais sur le pur tableau des Hvres de I'espriT. »
vni
Ton règne est arrivé, pur esprit, roi du monde ! Quand ton aile d'azur dans la nuit nous surprit, Déesse de nos mœurs, la guerre vagabonde Régnait sur nos aïeux. Aujourd'hui, c'est l'ÉCRlT, L'ÉCRIT UNIVERSEL, parfois impérissable.
Que tu graves au marbre ou traînes siu- le sable. Colombe au bec d'airain ! visible saint-esprit 1
Seul et dernier anneau de deux chaînes brisées, Je reste. Et je soutiens encor dans les hauteurs. Parmi les maîtres purs de nos savants musées, L'idéal du poète et des graves penseurs. J'éprouve sa durée en vingt ans de silence. Et toujours, d'âge en âge, encor je vois la France Contempler mes tableaux et leur jeter des fleurs.
Jeune postérité d'un vivant qui vous aime ! Mes traits dans vos regards ne sont pas effacés ; Je peux en ce miroir me connaître moi-même, Juge toujours nouveau de nos travaux passés ! Flots d'amis renaissants ! Puissent mes destinées Vous amener à moi, de dix en dix années, Attentifs à mon œuvre, et pour moi c'est assez !
10 mars 1863.
Dans quelques instants de loisir j'ai fait des vers inutiles ; on les lira peut-être, mais on n'en retirera aucune leçon pour nos temps. Tous plaignent des infortunes qui tiennent aux peines du cœur, et peu d'entre mes ouvrages se rattacheront à des intérêts politiques. Puisse du moins le premier de ces Poèmes n'être pas sorti infructueusement de ma plume ! Je serai content s'il échauffe un cœur de plus pour vme cause sacrée. Défenseur de toute légitimité, je nie et je combats celle du pouvoir Ottoman.
CHANT PREMIER l'autel
Ils ont, Seigneur, affligé votre peuple, ils ont opprimé votre héritage.
Ils ont mis à mort la veuve et l'étranger, ils ont tué les orphelins.
{Psaumes.)
Le téorbe et le luth fils de l'antique lyre
Ne font plus palpiter l'Archipel en déhre ;
Son flot, triste et rêveur, lui seul émeut les airs.
Et la blanche Cyclade a fini ses concerts.
On n'entend plus le soir les vierges de Morée,
Sur le frêle caïque à la poupe dorée.
Unir en double choeur des sons mélodieux.
Elles savaient chanter non les profanes dieux,
Apollon, ou Latone à Délos enfermée.
Minerve aux yeux d'azur, Flore ou Vénus armée.
Alliés de la Grèce et de la liberté ;
Mais la Vierge et son fils entre ses bras porté.
Qui calment la tempête et donnent du courage
A ceux que les méchants tiennent en esclavage :
Ainsi l'hymne nocturne à l'étoile des mers
Couronnait de repos le soir des jours amers.
Sitôt que de Zéa, de Corinthe et d'Alcime,
La lune large et blanche avait touché la cime,
Et douce aux yeux mortels, de ce ciel tiède et pur
Comme une lampe pâle illuminait l'azur,
Il s'élevait souvent une brise embaumée.
Qui, telle qu'un soupir de l'onde ranimée.
Aux rives de chaque île apportait à la fois
Et l'encens de ses sœurs et leurs lointaines voix.
Tout s'éveillait alors : on eût dit que la Grèce
Venait de retrouver son antique allégresse.
Mais que la belle esclave, inquiète du bruit.
N'osait plus confier ses fêtes qu'à la nuit.
Les barques abordaient en des rades secrètes.
Puis, des vallons fleuris choisissant les retraites.
Des danseurs, agitant le triangle d'airain.
Oubliaient le sommeil au son du tambourin,
Oubhaient l'esclavage auprès de leurs maîtresses
Qui de leurs blonds cheveux nouaient les longues tresses
Avec le laurier-rose, et de moelleux filets.
Et des médailles d'or, et de saints chapelets.
On voyait, dans leurs jeux, Ariane abusée
Conduire en des détours quelque jeune Thésée,
Un Grec, ainsi que l'autre, en ce joyeux moment.
Tendre, et bientôt peut-être aussi perfide amant.
Ainsi de l'Archipel souriait l'esclavage ;
Tel sous un pâle front que la fièvre ravage, D'une Vierge qui meurt, l'amour vient ranimer Les lèvres que bientôt la mort doit refermer. Mais depuis peu de jours, loin des fêtes nocturnes. On a vu s'écarter, graves et taciturnes, Sous les verts oliviers qui ceignent les vallons. Des Grecs dont les discours étaient secrets et longs. Ils regrettaient, dit-on, la liberté chérie. Car on surprit souvent le mot seul de patrie Sortir avec éclat du sein de leurs propos. Comme un beau son des nuits enchante le repos. On a dit que surtout un de ces jeunes hommes. Voyageant d'île en île, allant voir sous les chaumes. Dans les antres des monts, sous l'abri des vieux bois. Quels Grecs il trouverait à ranger sous ses lois : Leur faisait entrevoir une nouvelle vie Libre et fière ; il parlait d'Athènes asservie, D'Athènes, son berceau qu'il voulait secourir, Qu'il y fut fiancé, qu'il y voulait mourir. Qu'il fallait y traîner tout, la faiblesse et l'âge. Armer leurs bras chrétiens du glaive du Pelage, Et, faisant un faisceau de haines de leurs cœurs, Aux yeux des nations ressusciter vainqueurs.
Écoutez, écoutez cette cloche isolée.
Elle tinte au sommet de Scio désolée ;
A ses bourdonnements, pleins d'un sombre transport.
Des montagnards armés descendent vers le port.
Car les vents sont levés enfin pour la vengeance.
Et la nuit, avec eux, monte d'intelligence.
L'écarlate des Grecs sur leur front s'arrondit :
Tels, quand la sainte messe à nos autels se dit,
Tous les enfants du chœur, d'une pourpre innocente
Ont coutume d'orner leur tête adolescente.
Mais à des fronts guerriers ce signe est attaché.
Lequel osera fuir 1 u demeurer caché ?
Une cire enflammée en leurs mains brille et fume ;
Comme d'un incendie au loin l'air s'en allume ;
Le sable de la mer montre son flanc doré.
Et sur le haut des monts le cèdre est éclairé.
Le flot rougit lui-même, et ses glissantes lames
Ont répété de l'île et balancé les flammes.
La foule est ur les bords, son espoir curieux
Sur la vague agitée en vain jetait les yeux,
Quand, sous un souffle ami poursuivant son vol sombre,
Un navire insurgé tout à coup sort de l'ombre.
Un étendard de sang claque à ses légers mâts.
D'armes et de guerriers un éclatant amas
Surchargent ses trois ponts ; l'airain qu'emplit la poudre
Par les sabords béants fait retentir sa foudre.
Des cris l'ont accueilli, des cris ont répondu ;
De Riga, massacré, l'hymne s'est entendu,
Et le tocsin hâtif, d'une corde rebelle,
Sonne la liberté du haut de la chapelle ;
HÊLÉNA 299
On s'assemble, on s'excite, on s'arme, on est armé. Et des rocs, à ce bruit, l'aigle part alarmé,
« Mais avant de quitter vos antiques murailles,
« Il convient de prier l'arbitre des batailles »,
Disaient les caloyers. « Dieu, qui tient dans ses mains
« Les peuples, pourra seul éclairer nos chemins,
« Et si dans ce grand jour sa faveur nous pardonne,
« De Moïse à nos pas rallumer la colonne. »
Ils parlaient, et leur voix par de sages propos.
Dans cette foule émue amena le repos.
L'un s'arrache des bras de son épouse en larmes.
L'autre a quitté les soins du départ et des armes ;
Les cris retentissants, le bruit sourd des adieux,
S'éteignent et font place au silence pieux ;
Celui de qui les pieds ont déjà fui la rive.
Revenu lentement, près de l'autel arrive ;
L'agile matelot aux voiles suspendu
S'arrête, et son regard est vers l'île tendu.
Tous ont pour la prière une oreille docile.
Et de quelques vieillards c'était l'œuvre facile :
Tels, lorsque après neuf ans d'inutiles assauts,
Impatients d'Argos, couraient à leurs vaisseaux
Les Grecs, des traits d'un dieu redoutant le supplice,
On vit le vieux Nestor et le prudent Ulysse,
Du sceptre et du langage unissant le pouvoir.
Les rattacher soumis au saint joug du devoir.
C'était sur le débris d'un vieux autel d'Homère
Où depuis trois mille ans se brise l'onde amère,
Qu'un moine, par des Turcs chassé du saint couvent.
Offrait, au nom des Grecs, l'hostie au Dieu vivant.
Désertant de l'Athos les cimes profanées,
Et courbé sous le poids de ses blanches années.
Révoltant l'île, au jour par ses desseins marqué
Il avait reparu tel qu'un siècle évoqué.
Les peuples l'écoutaient comme un antique oracle.
De son centième hiver admirant le miracle.
Ils le croyaient béni parmi tous les humains.
Deux prêtres inclinés soutenaient ses deux mains,
Et sa barbe tombante en long fleuve d'ivoire
De sa robe, en parlant, frappait la bure noire.
« Le voici, votre Dieu, Dieu qui vous a sauvés »,
S'écriait en pleurant et les bras élevés
Le patriarche saint : « Il descend, tout s'efface ;
« Ses ennemis troublés fuiront devant sa face,
« Vous les chasserez tous, comme l'effort du vent
« Chasse la frêle paille et le sable mouvant ;
« Leurs os, jetés aux mers, quitteront nos campagnes,
« Et l'ombre du Seigneur couvrira nos montagnes.
« Le sang Grec répandu, les sueurs de nos fronts,
« Les soupirs qu'ont poussés quatre siècles d'affronts,
« De la sainte vengeance ont formé le nuage ;
« Et le souffle de Dieu conduira cet orage.
<f Qu'il ne détourne pas son œil saint et puissant
« Quand nos pieds irrités marcheront dans le sang ;
<( Hélas ! s'il eût permis qu'un prince ou qu'une reine
« Rallumant Constantin ou notre grande Irène,
« D'un règne légitime eût reposé les droits
« Sous les bras protecteurs de l'étemelle Croix,
« Jamais de la Morée et de nos belles îles
« Le tocsin n'eût troublé les rivages tranquilles.
« Libres du janissaire, inconnus au bazar,
« Notre main eût porté son tribut à César.
« Mais quel enfant déchu d'une race héroïque
« Ne saura pas briser son joug asiatique ?
« Qui, sans mourir de honte, eût plus longtemps souffert
« De voir ses jours tremblants mesurés par le fer ;
« Chez des juges bourreaux, l'or marchander sa tête,
« Pour son toit paternel la flamme toujours prête,
« De meurtres et de sang son air empoisonné ;
« Au geste dédaigneux d'un soldat couronné,
« Les fils noyés au sang des mères massacrées,
« Et, sur les frères morts, les sœurs déshonorées ?
« Oublierez-vous, Seigneur, qu'ils ont tous profané
« Votre héritage pur, comme un gazon fané ?
« Qu'ils ont porté le fer sur votre image sainte ?
« Que des temples bénis ils ont souillé l'enceinte,
« Placé sur vos enfants leurs prêtres endurcis,
« Et que sur votre autel leurs dieux se sont assis ?
« ils ont dit dans leurs cœurs despotes et serviles :
« Exterminons-les tous, et détruisons leurs villes.
« Leurs jours nous sont vendus, nous réglerons leur temps
« Comme celui des Turcs cesse au gré des sultans ;
« Sur les terres du Christ, nations passagères,
« Que nous fait l'avenir des cités étrangères ?
« Passons, mais que no bras, dans leurs larmes trempés,
« Ne laissent rien aux bords où nous étions campés.
« Et vous délaisseriez nos îles alarmées ?
« Non, partez avec nous, Dieu fort. Dieu des armées ;
« Avancez de ce pas qui trouble les tyrans ;
« Cherchez dans les trésors la force de nos rangs ;
« Doublez à nos vaisseaux la splendeur des étoiles,
« Et que vos chérubins viennent gonfler nos voiles ! >
Il disait, et les Grecs, à ces accents vainqueurs
Crurent sentir un Dieu s'enflammer dans leurs cœurs ;
Tous, les bras étendus vers la patrie antique,
Ils maudirent trois fois la horde asiatique ;
Trois fois la vaste mer à leur voix répondit ;
L'Alcyon soupira longuement, et l'on dit
Qu'au-dessus de leur tête un fugitif orage.
En grondant par trois fois, roula son noir nuage,
Où, parmi les feux blancs des rapides éclairs,
La Croix de Constantin reparut dans les airs.