‹ PoésiesChapitre 42 sur 71 · LE CHŒUR DES GRECS · texte numérisé non relu

LE CHŒUR DES GRECS

O jeune fiancée ! ô belle fugitive !

Les guerriers vont répondre à la vierge plaintive ;

Le dur marin sourit à la faible beauté,

Et son bras est vainqueur quand sa voix a chanté.

Regardez, c'est la Grèce ; ô regardez ! c'est elle ! Salut, reine des Arts ! Salut, Grèce immortelle ! Le monde est amoureux de ta pourpre en lambeaux, Et l'or des nations s'arrache tes tombeaux.

O fille du Soleil ! la Force et le Génie Ont couronné ton front de gloire et d'harmonie. Les générations avec ton souvenir Grandissent ; ton passé règle leur avenir.

Les peuples froids du Nord, souvent pleins de ta gloire, De leurs propres aïeux ont perdu la mémoire ; Et quand, las d'un triomphe, il dort dans son repos, Le cœur des Francs palpite au nom de tes héros.

0 terre de Pallas ! contrée au doux langage ! Ton front ouvert sept fois sept fois fit naître un sage. Leur génie en grands mots dans les temps s'est inscrit ; Et Socrate mourant devina Jésus-Christ.

0 vous, de qui la voile est proche de nos voiles. Vaisseaux helléniens, oubhez les étoiles ! Approchez, écoutez la Vierge aux sons touchants : La Grèce, notre mère, est belle dans ses chants.

O fils des héros d'Homère !

Des temps vous êtes exclus ; Telle n'est plus votre mère, Et vos pères ne sont plus.

Chez nous l'Asie indolente S'endort superbe et sanglante.

Et, tranquilles sous ses yeux.

Les esclaves de l'esclave Regardent la mer qui lave L'urne vide des aïeux.

3l8 ALFRED DE VIGNY

Mais la nuit aura vu ces eaux moins malheureuses Laver avec amour nos poupes généreuses ; Et ces tombes sans morts, veuves de nos parents, Regorgeront demain des os de nos tyrans.

Non, des Ajax et des Achilles Vous n'avez gardé que le nom :

Vos vaisseaux se cachent aux îles Que cachaient ceux d'Agamemnon ; Mahomet règne dans nos villes.

Se baigne dans les Themiopyles, Chaudes encor d'un sang pieux ; Son croissant dans l'air se balance...

Diomède a brisé sa lance :

On n'ose plus frapper les dieux.

L'aube de sang viendra, vous verrez qui nous sommes Vos chants n'oseront plus redemander des hommes, Compagnon mutilé de la mort de Riga Et pirate sans fers, fugitif de Parga.

Le marin, rude enfant de l'île.

Loin de ses bords chéris flotte sans l'oublier ;

Il sait combattre comme Achille,

Et son bras est sans boucher.

O nous pourrions déjà les entendre crier ! Ces filles, ces enfants, innocentes victimes ; Vos ennemis riants les foulent sous leurs pas, Et leur dernier soupir s'étonne de ces crimes Que leur âge ne savait pas.

Vous avez évité ces horribles trépas.

Vous, sœur de mon destin, plus heureuses compagnes. Votre pudeur tremblante a fui dans les montagnes ; Appelant de leurs mains et plaignant Héléna, Leur troupe poursuivie arrive à Colona ; Puis sur le cap vengeur, l'une à l'autre enlacée Chanta d'une voix ferme, exempte de sanglots. Et leur hymne de mort, sur le mont commencée, S'éteignit dans les flots.

O tardive vengeance ! ô vengeance sacrée ! Par trois cents ans captifs sans espoir implorée. As-tu rempli ta coupe avec ces flots de sang ? Quand la verseras-tu sur eux ?

Elle descend.

Voyez-vous sur les monts ces feux patriotiques S'agiter aux sommets de leurs croupes antiques ?

Et Colone, et l'Hymète, et le Pœcile altier.

Que l'olivier brûlant éclaire tout entier ?

G^mme aux fils de Léda la flamme est sur leur tête ;

Les Grecs les ont parés pour quelque grande fête ;

C'est celle de la Grèce et de la liberté ;

Le signal de nos feux à leurs yeux est porté.

Quittez vos trônes d'or, Nations de la terre. Entourez-nous et dépouillez le deuil ;

Votre sœur soulève la pierre

Qui la couvrait dans son cercueil.

A la fois pâle, faible et fière.

Ses deux mains implorent vos mains ; Ses yeux, que du sépulcre aveugle la poussière. Vers ses anciens lauriers demandent leurs chemins ;

La victoire la rendra belle ; Tendez-lui de vos bras le secours belliqueux.

Les dieux combattaient avec elle ;

Êtes-vous donc plus grandes qu'eux ?

Du moins contre la Grèce, ô n'ayez point de haine !

Encouragez-la dans l'arène ; Par des cris fraternels secondez ses efforts ; Et, comme autrefois Rome en leur sanglante lutte, De ses gladiateurs jugeait de loin la chute, Que vos oisives mains applaudissent nos morts.

Elle disait. Ses bras, sa tête prophétique

HÊLÉNA 321

Se penchaient sur les eaux et tendaient vers l'Attique. En foule rassemblés, remplis d'étonnement. Quand pâle, enveloppée en son blanc vêtement. Elle s'élevait seule au sein de l'ombre noire. Les Grecs se rappelaient ces images d'ivoire Qu'aux poupes des vaisseaux consacraient leurs aïeux. Pour les mieux assurer de la faveur des dieux.

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