LES AFFINITÉS
Et donne à la voyante un regard triste et tendre, Un regard où l'on sent son âme se détendre Dans la fière douceur d'un ineffable aveu.
Mais une lame croule avec des bruits funèbres, Et dans l'affaissement de ses lourdes ténèbres Fait sombrer le navire entr'ouvert. Dans la mer Le jeune homme au front pur descend; il s'abandonne, Et des algues lui font une glauque couronne. Elle, alors, avec lui, goûte le sel amer.
Il a gagné son lit pacifique et repose. A l'abri des requins gloutons, le corail rose Étend sur lui ses bras animés et fleuris. Elle-même, elle est là, baisant sa bouche froide; Elle a du sang aux yeux ; ses tempes sifflent; roide. Etouffée, elle exhale à jamais ses esprits.
— Invisible lien 1 — La frêle créature
A péri sans effort, docile à la nature;
Le flacon dans ses doigts, qui ne s'ouvriront plus.
Luit. La Mort sur sa chair silencieuse étale
Sa majesté funèbre et sa splendeur fatale,
Et la divine paix des destins révolus.
Puisqiie ta vision fut vraie, ô jeune femme, due ta terrestre vie ait dénoué sa trame. Qu'importe 1 Plonge au sein du monde essentiel! Tes sens, féconds naguère en exquises souffrances. Ta forme, douce aux yeux, étaient des apparences. Le corps n'est rien de plus; l'esprit seul est réel.
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i^ A nuit vient nous ravir en ses puissants arcanes ; L'ombre avec des frissons envahit les platanes; De légères vapeurs montent des chemins creux. Les vieillards sont assis, et les voix alternées Sous le feuillage obscur se perdent égrenées. C'est l'heure où l'esprit rêve, heureux ou malheureux.
Le crépuscule expire et les étoiles blanches Commencent en tremblant à poindre dans les branches. Au regard exalté qui songe et les poursuit,
Voici que la plus belle allume la première
A l'occident pâli sa vibrante lumière,
Vénus splendide et chaste, honneur de notre nuit.
Depuis qu'ils ont chéri l'amour et sa souffrance. Les hommes ont fait part de leur brève espérance A cet astre indulgent qui ramène le soir. — Si tu retiens mes yeux, Vénus; si ma pensée Au sein du mol éther vers toi s'est élancée. C'est toi seule et c'est toi toute que je veux voir.
J'ai surpris tes secrets : O céleste jumelle De la Terre, astre cher qui mourras avec elle. Tes destins sont pareils aux destins de ta sœur. Le même soleil t'aime; et ce père des flammes Jette en ton sein fleuri la vie, orgueil des âmes. La nuit ainsi qu'à nous te verse sa douceur.
Monde, tu fais rouler dans la pâle étendue La forme avec l'amour à tes flancs suspendue; Tu livres aux troupeaux tes champs hospitaliers; Tes mers ont leurs nageurs, et des siècles de fauves Ont rugi le désir aux creux de tes rocs chauves; Tes deux pôles de glace ont de blancs familiers.
Des reptiles, traînant leurs épais cartilages,
De leurs sillons visqueux souillaient tes chaudes plages,
Au temps où tu naissais dans les limons marins.
Et maintenant, mangeurs de chair ou d'herbe grasse.
Des êtres réjouis dans la force et la grâce.
Nés de ton corps adulte, ornent tes jours sereins.
Un air rouge et vibrant, semé de feux intimes. Sur tes roides hauteurs dont nul n'a vu les cimes. Nourrit avec excès de larges floraisons. De grands lis pleins d'odeurs et de phosphorescences, Les longs fûts des palmiers aux salubres essences, Et des gerbes de dards exhalant leurs poisons.
Des lies en leurs lits récents de madrépores, . Vierges, sous le vent frais plein de baisers sonores. Conçoivent les doux fruits des continents lointains. De grands oiseaux guerriers s'assemblent, race antique, Dans les sombres vapeurs de ton ciel magnétique. Sous les cratères noirs de tes volcans éteints.
Et des guetteurs, du haut des roches caverneuses. Lourds, velus, déployant leurs ailes membraneuses. De nocturnes regards éclairent les granits :
Ils veillent, attendant que l'aire obscure dorme; Ils vont se laisser choir, et sous leur masse énorme Lentement étouffer les couples dans les nids.
Vénus, ô grande mère aux entrailles brûlantes. Mère des animaux avides et des plantes. Tout ce que tu contiens de divine chaleur Dans un fécond travail a gonflé tes mamelles. En allaitant, Vénus, tes nourrissons, tu mêles Largement en leur sang la joie et la douleur.
Mais lorsque après tes nuits, tes sombres nuits sans lune,
Derrière l'Océan qui gémit sur la dune,
Immense et près de toi se lève le soleil,
Est-il, pour réfléchir ton ciel qui s'illumine,
Un regard où reluit la tristesse divine.
Un regard anxieux et fier, au mien pareil?
Nourris-tu des vivants de qui l'âme profonde Te contient tout entier dans elle-même, ô monde! Et qui sont ta vertu, ta splendeur et tes dieux? N'as-tu pas enfanté des rois, frères des hommes, Qui, superbes, hardis, pensifs, tels que nous sommes, Seuls portent haut leur front et regardent les cieux ?
Ces princes, nos égaux, recherchent-ils les causes, La raison et la fin, la nature des choses? Quels désirs, quels espoirs gonflent leurs cœurs puissants! Ont-ils, promptes sans cesse à verser les dictâmes. Des mères et des sœurs belles comme nos femmes. Triomphe de la vie et délices des sens?
Oh! les meilleurs d'entre eux, dans la nuit solitaire, Levant leur front blanchi d'un reflet de la terre, Ont souvent médité les travaux de nos jours. Connaître pour aimer, tel est la loi de l'être ; Et, dans leur mâle ardeur d'étreindre et de connaître. Ils ont jusqu'à la terre étendu leurs amours.
L'esprit cherche l'esprit dans l'étoile prochaine; Et, jetant dans l'espace une mystique chaîne, Eux en nous, nous en eux, nous nous glorifions. Tant il est naturel de sortir de soi-même, Tant nous portons au cœur le besoin qu'on nous aime. Tant notre àme de feu jette loin ses rayons.