FRAGMENT DU POÈME DRAMATIQUE : ADRIEN ET ANTINOUS
Un haut palmier, couvrant les toits d'un pauvre village...
Le soir, sur ce palmier un essaim de claires colombes arrive se nicher dans les branches.
Mais le jour à peine venu, d'un seul élan les colombes tressaillent et, pareilles aux perles tombées par terre, s'envolent de tous côtés dans le lointain sans bornes.
Mon âme — c'est le palmier, l'essaim des colombes — mes rêves dorés, qui, la nuit, de tous côtés, arrivent vers elles2.
1. Dans le poème, Antinous est supposé être natif de Syrie, où passèrent diverses doctrines religieuses et philosophiques, en laissant leurs traces dans les esprits des habitants. C'étaient les doctrines de l'Egypte, de Babylone, de Judée, de la Grèce, etc.; toutes ces influences se reflétèrent dans l'âme impressionnable d'Antinous • et dans son album, où il inscrivait tout ce qui frappait son imagination et où il notait aussi ses propres réflexions. (Noie de l'auteur.)
2. Il existe, sur le même sujet, un délicieux ghazel de Théophile Gautier.
o4 P0È3IES LYRIQUES
— Seul, sans forces, dans le désert brûlant, j'étais prosterné dans une angoisse mortelle. C'est alors que je vis ta sublime, ta tranquille image.
— Et je bondis : mon coursier et ma cuirasse ! Je suis fort de nouveau, je redeviens guerrier! Où est l'ennemi ? à sa poursuite ou à sa rencontre? Où est le laurier? la couronne...
Au-dessus d'une rivière aux ondes rapides deux papillons voltigent, tournant l'un autour de l'autre; ils ne voient que l'un l'autre. Une branche est portée par la rivière : ils se mirent dessus; par de lents mouvements de leurs ailes ils tiennent à peine l'équilibre, ne se préoccupant que de leur amour.
— Mon amie! la rivière — c'est le temps; la branche — c'est le monde; les papillons — c'est nous !
l'album d'antihous 55
Il n'y a pas de mort! — Hier Adonis était mort; hier les pleureuses sanglotaient sur lui; tout se couvrit de tristesse funéraire. — Aujourd'hui, splendide, il parcourt le ciel, et la terre se réjouit, en criant au dieu triomphant qui passe : Il n'y a pas de mort.
— Vous vous êtes perdues, hrebis égarées; mais entendez-vons quelque part les clochettes des troupeaux, la corne du berger! Il paraît être près... Confiez-vous à celui qui vous appelle! 11 vous conduira aux abondants pâturages ! vers des sources limpides !
— Tu ne vis pas pour la première fois en portant l'image de l'homme ; tu renaîtras et tu mourras encore, en te purifiant de siècle en siècle. Enfin tu atteindras par ces migrations à la beauté sublime de la nature humaine ; tu seras alors un fruit mûr et tu t'élèveras au-dessus de nous, comme une nouvelle étoile parmi les astres, au rang des dieux.
Il était prosterné dans le désert brûlant, je partageai avec lui mon eau ; après, en marchant, il me tint des discours merveilleux. H y a long-; temps que cela eut Heu. J'étais bien jeune. Je ne me souviens plus de ses paroles. Une seulement vibre encore dans mon âme, — c'est qu'il faut aimer son prochain en s'oubliant soi-même et être à tout moment prêt à sacrifier pour lui son âme. Il me semble maintenant que cet étrange vieillard portait aux hommes la clef du mystère delà vie.
Brûlé par le soleil, il marchait pieds nus, couvert de haillons : je cheminai longtemps avec lil et je n'ai pas remarqué comment je suis entré dans une ville ; — là on m'introduisit avec lui dansi une maison; la table était servie, beaucoup de cierges, — et la maison était pleine de monde, et les visages rayonnaient d'un doux orgueil, et tous chantaient, — et je me sentis chez eux comme chez moi.