J U VÉNAL
Dans quel temps vivons-nous !... Delà vie et de la mort, le prix de tout est perdu!
DECIUS (indifféremment, moitié plaisantant)
Qu'est-elle la vie? du néant et au néant passa un papillon, ayant brillé un moment au soleil!... l'homme, comme tel, que signitie-t-il dans le monde? qui a besoin de lui? Son temps fini, un
autre s'asseoit à son couvert, à la fête... (sanimant to
à coup.) Mais pour nous, pour les anciens Romain?
pour les familles dont la vie s'est fusée ave
Rome, dont les ancêtres pour Rome étaient de
pères, et dont l'esprit se transmet de génératio:
en génération et maintient Rome, elle ne va plu
cette comparaison!... A Rome maintenant s'es
amassée de tout l'univers toute sorte de racaille
Dans les fauteuils curules siègent, ou peu s'ei
faut, des esclaves d'hier et avec un doigt sali
ils penchent où ils veulent les balances du sort..
Nous nous sommes éloigués de cette canaille
misérable et nous vivons humblement dans les
provinces, dans les champs. Vers Rome tant qu'eih
est entre leurs mains nous regardons du dehors.
en étraugers, ou comme des Spartiates sobres
regardent des serfs soûlés. Nous attendons el
tout notre souci c'est que l'ancien esprit des pères
apparaisse demander des comptes dans le palais
des Césars, de temps en temps. Pour que, auprès
du trône profané, il apparaisse en juge suprême,
en spectre menaçant deCaton, — ce spectre toutes
les fois se dresse, frappe à toutes les portes, et un
nouveau suicide s'accomplit parmi nous !
JUYENAL
Suicide, glaive, poison ! et c'est là des meilleurs des hommes la grandeur et la gloire maintenant !
}ue peut-il faire ici avec sa pauvre muse, le poète? )n ne sait plus où Ton est ! On perd presque la lotion de ce qu'il faut appeler le bien ou le nal !
DECIUS
Oui, je vous plains ï... Sur votre lyre, du monde rien ne peut souffler pour qu'avec un accord sonore au monde elle puisse résonner!... Chez des sauvages scythes et teutons j'ai vu des fêtes de nuit : au milieu de sombres repaires sylvestres, ils allument leurs feux, s'asseoient autour, dans un vallon, en ronde, boivent leurs hydromels, et au milieu chante le barde. Leurs airs sont sauvages, pour nous, ma foi, désagréables; mais quelle puissance dans leur langage simple, comme le geste est majestueux et compréhensible! Et qui fut là plus poète — le barde ou son auditoire ? Mais cette nuit, dans le bois, avec les feux et le clair de lune à travers le feuillage, et dans une anxiété fébrile ce monde hérissé tout autour, tout— même leurs dieux, qui passent en ouragan, écoutant aussi des cimes, — tout respirait dans ces chants flamboyants. Mais le poète versait dans son vers ce que la foule lui donnait... Et vous? où vous traînera-t-on? que vous diront vos auditeurs? Quel noble but vous indiqueront-ils? que verseront-ils dans vos chants ?
ІГ.% P0È3IES DRAMATIOUES
JUVENÀL
Et Rome fut ainsi autrefois ! un chant pareil vivait en elle ! Elle chantait Virginie, les faits de Coriolan, de Cincinnatus!... Oh! Decius, devanl moi-même comme devant toi — pourquoi serais-j* hypocrite ? Mais je n'ai presque plus foi en Rome !
DECIU;
Celui qui croit en la raison ne peut ne pas avoir foi en Rome!... Athènes : en elle nous est apparu le soleil de Fart : son génie, avec le jeune Macédonien, coula à travers les peuples du monde, portant, avec le glaive, le ciseau et la lyre. Rome a tout embrassé comme la raison humaine : elle a donné au monde des lois et a unifié le monde. Il en passe sur elle des nuages, mais la raison veille, l'esprit puissant ne s'endort pas... Et s'il advient un philosophe, la lumière jaillira du trône et la loi de César sera la loi de la raison. Reviendra, c'est bien possible, l'âge d'or. Ton domaine est la satire. Souviens-toi bien que la satire est la fille de la raison. Les coups frappent devant les yeux du monde. Pour que le monde reconnaisse tes droits, tu dois te placer très haut : c'est quand la corde est solidement faite que la flèche porte bien. Voilà ce que, prenant congé de toi, je puis te dire !
(Au signe de Decius, les esclaves et les clients s'approchent et le revêtent de la toge de dessus.)
JUVÉNAL (méditant)
Terrible conscience! En quoi, où est-elle cette lauteur? Dans l'âme bouillonne l'indignation et 3lus bas, ô dieux — c'est le vide...