‹ Poésies (volume 2)Chapitre 1 sur 91 · ESQUISSE · texte numérisé non relu

ESQUISSE

L'an s un lieu plein de fleurs, inondé de lumière, A tes yeux apparut, et grande, et blanche, et fière, La dame au long profil. De ses plis opulents La pourpre du velours drapait ses nobles flancs. Sur sa taille élancée aux courbes onduleuses Les lustres balançaient leurs gerbes lumineuses. Parmi des fleurs, — l'abeille ainsi porte son dard, — Brillait à son côté la nacre d'un poignard.

O LES 1.PAV E S

Un noir tissu coulant de sa tête étoilée,

Belle comme la nuit dans sa splendeur voilée,

Sur son col, sur ses bras, flottant à larges tours,

De sa divine épaule ombrageait les contours.

Dans ses cheveux de jais, boucles riches et fines,

Quelques fleurs de grenade aux touffes purpurines

S'ouvraient et, d'un teint mat relevant les pâleurs.

Empourpraient son beau front de leurs chaudes couleurs.

Ses longs yeux noirs — des yeux de Grecque ou d'Andalouse

Lançaient l'humide éclat de leur flamme jalouse.

Un rire lumineux entre ses dents flottait;

Un mol et vague arôme autour d'elle montait;

Et, svelte comme un lys, et d'hommage enivrée,

Heureuse d'être belle et de tous admirée,

Elle allait et versait sur les groupes tremblants

L'ineffable langueur de ses regards troublants.

Et toi, seul, à l'écart, dans la nuit de ton âme Sentant vivre et passer ton rêve en cette femme, Pensif, tu recevais sur ton front attristé Les éblouissements que dardait sa beauté.

COtLSEILS

Man deliglits not me, no, nor woraan neither. Shakespeare.

Esprit mâle et sincère aux tendresses profondes, Crois-moi, contre un plomb vil n'échange pas ton or : La perle que tu veux n'habite point nos ondes, Leur sein n'enferme point ton idéal trésor.

A tes ennuis sacrés la terre est insensible ; Les amours primitifs y sont morts à jamais. Jamais tu n'atteindras ton rêve inaccessible, Ami! tu l'as placé sur de trop purs sommets.

Comme la fleur qui naît sur les cimes austères Et, vierge, doit mourir sur le mont paternel, N'exhale que pour Dieu tes espoirs solitaires; Ne verse tes senteurs que dans les vents du ciel.

Tu parles une langue ici-bas incomprise,

Et la route est déserte où cheminent tes pas.

Ton infini désir, la foule le méprise;

Ses sordides instincts, tu ne les connais pas.

Ferme-toi donc! subis, àme haute et limpide, De ton culte sacré subis l'auguste loi. D'un monde où tout est faux, et servile, et cupide, Les liens mensongers ne sont pas faits pour toi.

L'homme est ingrat et dur, la femme amère et vide.

Poète, que leur font tes songes étoiles!

Les belles voluptés dont ta soif est avide

Ne roulent point en eux leurs flots immaculés.

Vis et chante à l'écart; dans tes rimes heureuses Réfléchis les splendeurs du tranquille univers. A la femme, à la fleur, à ces choses trompeuses, Ne prends que le parfum qu'il te faut pour tes vers.

Passe au milieu des jours libre, calme, impassible, Couvre ton cœur brillant de sereines froideurs; Comme en ces bassins bleus où dort l'astre paisible, Que ton chaste Idéal dorme en tes profondeurs!

Si jamais, ébloui d'une flamme éphémère, Sous des yeux enivrants tu te troublais un soir, Étouffe dans ton sein la naissante chimère! Arrache de ton cœur un impossible espoir!

A ton tour ne va point, dans la tourbe adultère, Brûler un lâche encens sur quelque autel banal : Plus elle sait aimer, plus l'âme doit se taire; Porte sans défaillir l'iviesse de ton mal!

m S AN I A 9

Mais, si vainc est la lutte et Li plaie incurable, Voile au moins le secret de ta sainte pâleur : Que nul regard, raillant ton àme vulnérable, Ne lise sur ton front ta divine douleur !

Tais-toi ! D'un acre feu les veines consumées. Même sous l'œil fatal qu'attendrit ta fierté, Tais-toi ! — Tu pourrais voir sur des lèvres aimées Flotter le rire amer de l'incrédulité.

Tais-toi ! L'oreille ouverte aux vanités flatteuses, La tille d'Eve au front candide, au cœur de fer, Ne sait point démêler, facile aux voix menteuses, L'accent tombé du ciel ou monté de l'enfer.

Tais-toi ! Le sein frappé d'une atteinte trop sûre, N'implore, en ton orgueil, ni merci ni retour : Laisse en dedans couler ta mortelle blessure ! Saigne en silence et meurs, meurs d'un muet amour!

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