‹ PoésiesChapitre 1 sur 48 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

écoulées leurs premières et peut-être leurs plus heureuses années.

Dans ce travail de remaniement, on a rétaMi à leur place et à leur date de composition certaines pièces qui, par leur rapprochement, s'éclairent, se déduisent et se complètent; elles révèlent parfois che:^^ l'auteur, à côté des inexpériences de l'extrême jeunesse, l'intuition pi-écoce, la sensibilité vraie, l'intensité vécue de l'émotion; à ce moment de naïve et vive inspiration, la poésie che:{ lui devançait l'art, le poète devançait l'artiste : en se relisant à distance, il ne lui déplaît pas de le constater.

Quelques mots encore. L'ambition de l'auteur eût été de faire de ce volume des Poèmes et Paysages le livre de ses compatriotes des deux iles sœurs. C'est à leur initiative — // lui sera toujours doux de s'en souvenir — qu'il doit la réalisation de l'un de ses vœux le plus intimes et le plus chers : offrir à son pays, comme en un testament poétique, avec le témoignage de son admiration pour une nature incomparablement belle, l'expression de sa filiale gratitude pour la terre oii il est né.

A MONSIEUR

ON excellent ami, dans le secret de mon cœur je vous ai depuis longtemps dédié ce livre, écrit entre les années heureuses de l'adolescence et les années éprouvées d'une jeunesse qui fuit. Ce volume de poésies est le livre de mes pensées, de mes impressions et de vies sentiments. Il marque, dans ma vie, cette balte mélancolique où l'homiiw, avant de s'éloigner pour toujoîirs de son passé, en recueille les feuilles éparses, les dépose comme un souvenir ou un jugement de lui-même sur la home du chemin, et, après les avoir saluées d'wi long et dernier regard, se détourne pour entrer dans les voies dé-

A MONSIEUR

soiDiais plus sérieuses de sa maturité. Ce livre, tout ce qui reste de mes jours envoies, à qui pouvaisje l'adresser sinon à vous, mon noble ami, à vous dont les conseils éclaires, la bonté inépuisable, l'active bienveillance, ne m'ont januiis manqué depuis l'heure oii je vous ai connu ?

Et, cependant, pour mériter dès l'abord cette bienveillance qui n'a fait que grandir avec les années, quel titre pouvais-] e avoir ci vos yeux ? Aucun; si ce n'est, peut-être, mon culte d'instinct pour la poésie de la nature, votre premier culte à vousmême; et aussi, peut-être, parce que, voyageant dans l'âge de V inexpérience, je vous arrivais, adolescent à peine, de l'une de ces belles îles hospitalières que vous avei connues au fond des mers de l'Inde et de l'Océan Pacifique, et qui vous ont laissé de leurs fraîcheurs primitives, de leurs mœurs encore toutes patriarcales, de si doux et si vivants souvenirs.

En effet, dans un de vos voyages autour du monde, vous avei abordé la plage où je suis né. Curieux d'étudier les richesses végétales de notre île, vous y êtes resté quelques jours. Et ce peu de temps passé dans notre pays, vous l'ave:^ presque tout donné

A MONSIEUR

aux recherches âe la science. Remontant les plaines du Champborne, le cours de la rivière Dumas, aux rives encaissées, aux profondeurs tapissées de lianes et de fougères arborescentes; longeant ces rampes abruptes d'où s'échappent, d'une même veine horiioiitaleet à une hauteur démesurée, des centaines de cascades, vous vous êtes élevé, de plateau en plateau, de sommet en sommet, jusqu'aux solitudes boisées de ma Salarie. Infatigable ami des plantes, vous ave:( été les trouver et dans nos vallées les plus mystérieuses et sur nos cimes les plus ardues : vous ave^ visité le Lac des goyaviers, le Val des citronniers, le Piton d'Anchaine, la Ravine aux niartins, la Mare-à-poules-d'eau. On s'en souvient dans nos montagnes. Les habitants des Hauts ont gardé la trace de votre passage, et ils l'indiquent à ceux que l'amour de la science ou la simple curiosité atnène, chaque saison, dans nos forêts. Jeune encore, visitant à mon tour les cimes natales, j'ai appris votre nom de la bouche des créoles, mes hôtes ou mes guides en ces beaux lieux. Nous avons bien parlé de vous sous nos bois tranquilles! Ils prenaient surtout plaisir à me montrer un vert plateau.

A MONSIEUR

au pied du Pitou des Neiges, nou loiu de la source des eaux thermales, et ils vie disaient : » C'est là que, sous un ciel pluvieux de juillet, a herborisé tout iiu jour le botaniste voyageur. » Et ce plateau, mon ami, ils me le désignaient sous votre nom: c'est ainsi qu'on l'appelle désormais dans nos montagnes.

Quelques années plus tard, venu en France, j'ai pu approcher dans l'intimité le savant dont j'avais entendu parler au pied des Salaces.

Dans de longues soirées d'hiver, il vous en souvient, assis tous deux, seuls, devant votre feu, que de fois il nous est arrivé de causer, vous, de vos travaux et de vos voyages, de ces calmes régions aimées du soleil que vous ave:^ parcourues; moi, de ma vallée d'enfance, des terres fertiles du Champborne, la patrie des oranges et de la jam-rose; de la Dumas aux eaux claires, aux gorges profondes si pittoresques I Et, de site en site, de réminiscence en réminiscence, nous refaisions notre ancien pèlerinage à Salarie, cette vwrveiUe de la vfgétalion ! Tandis que nous devisions de la sorte, un monde évanoui de lumière, de parfums, de fraîcheur, se réveillait en nous; les heures coulaient oubliées.

A MONSIEUR

et, tout an passe, nous n'entendions plus les bises d'hiver qui pleuraient à vos fenêtres.

Souvent alors, après vous avoir quitté, continuant avec moi seul la causerie interrompue, me rappelant ma visite aux habitants de la Haute-Source, je leur enviais cette idée qu'ils ont eue de donner votre nom à l'une de nos montagnes. Je me sentais devancé; mais, à leur exemple, je voulais nicjlatter que, moi aussi, un jour, à défaut d' une page de granit, f aurais peut-être une feuille de papier où écrire votre nom. et le souvenir d'une amitié qui m'est chère. << Cette joie, me disais-je, cette douce gloire, il faut l'espérer, les années ne me la refuseront pas ! »

Et les années se sont écoulées, infécondes et éprouvées, vous le save^ de reste, vous dont l'inquiète sollicitude m'a si souvent relevé dans mes défaillances. Soyei-cn mille fois remercié! Accueilli à votre foyer comme un enfant de cette île Bourbon- que vous ainiei toujours, je suis devenu, avec le temps, l'hâte familier de votre maison et de votre amitié. Cet accueil, je le sais apprécier, car il honore en moi l'homme autant qu'il a été profitable à mon esprit. Sous rinflucnce de votre sympathique et forte raison.

A MONSIEUR

J'ai senti s'apaiser mes révoltes et mes impatiences de la vie; à l'amour énervant de la rêverie a succédé le culte fécond de l'étude. Vous m'ave^ fait comprendre le charme pacifiant et la consolation qu'on trouve dans le commerce d'une dme élevée, tout entière aux spéculations de la science. Votre belle intelligence si calme, votre belle vie si pleine de bonnes actions, m'ont été d'un salutaire enseignement. Par votre indulgence en face des misères inhérentes à la nature humaine, par votre dévouement à la vérité et à toutes les causes saintes, par votre sévérité pour l'erreur intéressée, vous vt'ave~ appris à bien penser de l'homme, de ses ressources natives, de ses richesses virtuelles, fe vous dois beaucoup, je vous dois le peu que je suis. Et voici qu'au moment où l'occasion se présente pour moi de vous en montrer ma reconnaissance — une reconnaissance qui ne s'éteindra qu'avec mon dernier souffle — mon esprit hésite et ma main tremble; je n'ose en écrire le témoignage sur un livre qui vous appartient ! Hélas! mon ami, c'est que je m'arrête devant l'insuffisance de mon œuvre : je me dis que votre nom — un nom que d'impérissables travaux ont rendu

A MONSIEUR

cher â la science — je ne dois point l'associer aux hasards d'une publication peut-être ephànère. Cette joie, dont je vous parlais tout à l'heure, cette douce gloire que j'ambitionnais tant, après y avoir réfléchi, je crois devoir moi-nièjne me la refuser. Plaignez-moi. Mais le sentiment qui m'inspire ce silence de modestie et de retenue devant le public, vous, du moins, vous en comprendre^ la pudeur dans votre dme, car votre âme est riche en délicatesses exquises. Cette dédicace, muette pour des yeux indifférents, elle est parlante entre vous et moi : cela nous suffit. Vous y verrez, Z'^" ^"^'^ ^"''' ^'^'^'^ l'expression de mon attachement pour votre personne, une preuve de ce respect profond, de cette piété, devrais-je dire, que j'ai toujours nourrie dans mon cœur pour l'une des plus pures gloires scientifiques de la France.

Votre ami,

Paris, septembre 1852.

Page 1