L'INDÉPENDANCE DE L'HOMME DE I-ETTRES
Quel que soit l'oppresseur, protège l'opprimé;
Et, demeurant fidèle au parti qu'il embrasse,
Partage noblement une noble disgrâce.
Quand Fouquet de Louis eut perdu la faveur,
La Fontaine resta l'ami de son malheur.
D'un cœur naïf et pur déployant l'énergie,
11 fit sur son destin soupirer l'Élégie;
Et, laissant les flatteurs à leur vulgaire effroi,
Il chanta son ami, même devant son roi.
Dévoùment vertueux ! témérité sublime !
Tel est du vrai talent l'abandon magnanime.
La tyrannie en vain prétend l'anéantir;
En vain de son exillarrêt va retentir :
Il n'est point de déserts, point d'exil pour le sage.
Ces sables dévorants , ces plaines sans ombrage ,
Ces antres, ces rochers, uont pour lui rien d'affreux;
Seul , errant et proscrit , il n'est point malheureux :
L'étude , objet constant de son idolâtrie ,
Au bout de l'univers lui fonde une patrie.
Mais pour l'ensevelir les cachots sont ouverts;
Il y descend, courbé sous le poids de ses fers.
Calme , il répète encore à l'oppresseur qu'il brave :
« Je ne suis qu'enchaîné, je ne suis point esclave. *
Au fond de sa pensée il a déjà fini
La page vigoureuse où le crime est puni.
Sa prison désormais n'est plus qu'une retraite.
Si le ciel Va doté des talents du poëte.
Il chante, et sur ce mur,, son muet confident,
Il trace avec sa chaîne un vers indépendant.
Qu'un servile mortel à plaisir s'humilie; Qu'au parti du vainqueur son effroi se rallie; De vingt maîtres divers adulateur banal,
Que pour oser penser il attende un signal :
Le sage en tous les temps garde son caractère :
Tyrans! il vous poursuit de sa franchise austère;
Et, libre sous le poids de votre autorité,
En présence du glaive il dit la vérité.
Cicéron , qu'un despote honore de sa haine ,
Va lejoindre au tombeau la liberté romaine.
Démosthène, épuisant la coupe delà mort,
De son dernier sommeil tranquillement s'endort.
L'homme obscur peut frémir ; tout entier il succombe ,
El l'éternel oubli vient peser sur sa tombe.
Le sage ne meurt point. Sous la main des bourreaux ,
Il défend à la mort d'effacer ses travaux ;
Il la voit, il l'attend, sans pâlir d'épouvante :
Le grand homme n'est plus, mais sa gloire est vivante.
De ses persécuteurs s'il trompe les poignards, Nous révérons en lui le Nestor des beaux-arts. Son âme tout entière en ses écrits respire; Ses actions jamais n'ont démenti sa lyre; II se conserva pur au milieu des méchants : Il meurt, et la vertu reçoit ses derniers chants. Tel l'oiseau du Méandre , ornement du rivage, Au noir limon des eaux dérobe son plumage , Et, saluant la mort de sons mélodieux, D'une voix plus louchante exhale ses adieux.
LES JALOUSIES LITTÉUAIRES. 103