ÉPITRE
A MON DERNIEU ECO.
Reste (le mou léger trésor,
0 toi , ma dernière ressource !
Toi qui (lu moins peuples encor
La solitude de ma bourse ,
Écu modeste! il faut partir.
De ce départ uion cœur murmure;
Pourtant la nécessité dure
Me commande d'y consentir.
Je te regretterai sans cesse;
Je Éavoùrai de bonne foi :
Ami fidèle , auprès de moi
A peu près seul de ton espèce,
Depuis longtemps j'avais sur toi
Réuni toute ma tendresse.
Pauvre écu! quel sera ton sort?
Iras-tu courir par la ville?
Ou languir dans le coffre-fort
D'un vieux Crésus à l'âme vile?
En un seul jour te verra-t-on
Passer d'une course rapide
Du pauvre à l'opulent avide,
Ou de l'honnête homme au fripon;
0 destin qui pour toi m'effiaie I
Devrais-tu , partout dédaigné ,
Aller, invalide et rogné.
Finir les jours à la Monnaie?
260 POÉSIES LÉGÉHES.
Ou bien, de ce riche nouveau
Habilanl les énormes caisses,
Te perdit-?, mince filet d'eau ,
Dans l'océan de ses richesses?
Que d'écueils s'offrent devant toi !
Pour tes mœurs je tremble d'avance ;
Tu rempliras plus d'un emploi
Bien à charge à ta conscience.
Sans honte dis la vérité,
Ouvriras-tu chaque semaine
Le temple si peu respecté
De Thalie et de Meiiîomène
A ce petit-maître affecté,
Fat par penchant, sot par nature.
Qui, parlant ab hoc et ab bac,
Juge de la littérature
Comme d'un jabot ou d'un frac?
Paîras-tu le lourd libelliste
Qui de maint ouvrage en crédit
Grossit effrontément sa liste,
Et dîne du mal qu'il a dit?
T'étalant avec impudence ,
Viendras-tu siéger sans remord
Sur ces tapis maudits du sort,
Dont la couleur est l'espérance ,
Et dont les effets sont la mort?
Encor si par toi l'opulence
Avec mystère secourait
La noble et timide indigence I
Cette image du moins pourrait
Me consoler de ton absence....
Vœux inutiles! vain regret!..,
On parle tant de bienfaisance
Qu'on se dispense du bienfiiit
Tu connaîtras notre faiblesse, Et nos vices et nos travers, Et tu sauras que ton espèce Gouverne tout dans l'univers :
Tu sauras comment régoïste, Isolé dans son froid bonheur.
Vit et meurt, solitaire et triste, Sans se douter qu'il eut un cœur; Comment la richesse inhumaine Insulte au mérite indigent, Et comment ce siècle d'argent Au siècle de fer nous ramène.
Mais déjà tu fuis loin de moi; J'entends sonner l'heure funeste.,.
Adieu , cher écu ! Souviens-toi Du meilleur ami qui te reste.
Si tu reviens un jour loger Dans mon asile poétique, Je te promets de rédiger Ton voyage philosophique.