‹ Poésies canadiennes (volume 2)Chapitre 17 sur 52 · A ERNEST MARCEAU · texte numérisé non relu

A ERNEST MARCEAU

La nuit d'hiver déjà descend

La neige tombe fine et drue, Et sous ses flocons le passant Semble un spectre blanc dans la rue.

Mais le vent se tait cependant, Et, sous la lumière électrique Dont le beau reflet vif, ardent.

Fait flamboyer les murs de brique.

108 Les Feuilles d'Erable

Une troupe d'enfants ftâneurs Ecoute, charmée, ébahie, Les accords qu aux gais promeneurs Jette un orgue de Barbarie.

Ces sons, plus ou moins argentins, Sont vendus sous les cieux sans lune Par deux pauvres Napolitains :

Un beau blond, une belle brune.

Le mari, Tair fier, résolu, Tourne, distrait, la manivelle Du vieil orgue d'où sort moulu Le grain d'or de la tarentelle.

Et l'épouse, en quêtant les sous.

Lève un œil noir si plein de flammes.

Qu'elle met sens dessus dessous

Le cœur des hommes et des femmes.

Un duo 10»

Elle amène au moulin de leau Avec son patois qui roucoule, Et la recette, au trémolo De Torgue soufflé, coule, coule.

Et, pendant que Tltalien Dévide ses sons dans la neige Qui couvre en tombant tout son bien, Il songe au pays du Corrège.

Il songe aux marbres, aux saphirs Reflétant les feux du Vésuve, Et Tessaim des vieux .souvenirs Verse dans son cœur son effluve.

Il rêve. . . . Dans le lointain clair Apparaît pour lui Tltalie Le front ceint d'un bandeau d'éclair.

Et sa main quelquefois s'oublie.

110 Les Fexdllea d* Erable

L'esprit plongé dans l'infini, Il voit Naples, Rome et Venise, Et ses amis, lazaroni Couchés sous un soleil qui grise.

Il voit un ciel étincelant Embraser le golfe de Gènes Où le soir le flot indolent S endort aux refrains des sirènes.

Il entend des chants familiers Sur les lagunes que sillonnent En tous sens les bruns gondoliers.

Et ses membres souvent frissonnent.

Il rêve, morose, abattu, Le poing appuyé sur la hanche ; Il rêve, et l'instrument s'est tû ; Il rêve, et sa tête se penche.

Un duo 111

Et, quand un oisif fait de l'œil A la sémillante quêteuse, Au lieu d en prendre de Torgueil, Elle en est chagrine, honteuse.

Au lieu de sourire gaîment, Quand parfois quelqu'un la taquine.

Elle cache son front charmant De son châle ou de sa basquine.

Au lieu d'avoir un air joyeux, Lorsque le cuivre à flots lui tombe.

Elle a des larmes dans les yeux, Elle est morne comme la tombe.

Car elle songe qu'au départ, Le matin, toujours elle laisse Son enfant aux bras du hasard, Ce vieux nourricier sans caresse.

I;AUR()RE BOREALE

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